LES LUMIÈRES MORTES DE L’ENFANCE
- il y a 13 heures
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SUR UNE RENCONTRE STEPHEN KING / PIERRE JEAN JOUVE
Élodie Denis

Me replonger dans ÇA de Stephen King m’a conduite à interroger cette fortune – heureuse ou funeste – qui gouverne la trajectoire du Club des Losers. Tandis que j’écrivais à partir de cette relecture, plusieurs découvertes faites au hasard, notamment dans une bibliothèque de Seattle, sont venues éclairer et prolonger mes réflexions sur cette épopée traversée par des questions de destin romanesque et de roman national américain. Si mon essai Misfortune Cookies, une recette a, je crois, tiré parti de cette sérendipité active à plusieurs niveaux, cette dernière m'a aussi procuré une joie toute simple mais précieuse : celle de découvrir des voix littéraires en résonance avec une intuition, un ressenti diffus ou un pressentiment.
La dernière de ces illuminations est survenue le jour où nous avons arrêté, avec mon éditeur Aurélien Lemant, la version finale du manuscrit. Une découverte purement « gratuite » en ce sens qu’elle intervenait trop tard pour s’intégrer à un essai déjà trop long, mais que je n’ai pas moins savourée. Ce jour-là, un livre feuilleté au petit bonheur la chance dans une bibliothèque parisienne m’a mise en contact avec Songe de Pierre Jean Jouve. De façon amusante, ce poème s’ouvre lui-même sur l’idée d’une lecture féconde due au hasard. Il s’agit par ailleurs du texte qui inaugure le tout premier recueil poétique de l'auteur, paru en 1931 sous le titre « Les Noces ».
1931, soit vingt-sept ans avant cet été 1958 où les Losers diront provisoirement au revoir au clown qui les aura torturés pendant toute une année scolaire. Vingt-sept ans : sublime coïncidence (une de plus), chiffre que les lecteurs de ÇA connaissent bien et qui correspond à un cycle d’hibernation du monstre.
L’idée peut sembler naïve, mais l’univers m’a alors semblé récompenser le travail critique fraîchement achevé en mettant sur ma route ce très beau texte que j’aimerais partager ici. Je préfère toutefois le laisser d’abord résonner par lui-même, avant de tenter de revenir en quelques lignes sur cette étrange impression qu’il a fait naître : celle d’un poème français curieusement hanté par l’esprit d’un Derry qui n’existait pas encore (on connaissait Dickens et son « fantôme du Noël futur », place à la poésie de Jouve et le fantôme du Derry à venir !). Un texte qu’aurait pu écrire Ben, entre deux haïkus inspirés par Beverly.
SONGE
L’esprit du poète est par hasard tombé sur le vieux texte de l’Ecclésiaste : Tout y est vanité et poursuite du vent.
Songe un peu au soleil de ta jeunesse
Celui qui brillait quand tu avais dix ans
Étonnement te souviens-tu du soleil de ta jeunesse
Si tu fixes bien tes yeux
Si tu les rétrécis
Tu peux encor l’apercevoir
Il était rose
Il occupait la moitié du ciel
Tu pouvais toi le regarder en face
Étonnement mais quoi c’était si naturel
Il avait une couleur
Il avait une danse il avait un désir
Il avait une chaleur
Une facilité extraordinaire
Il t’aimait
Tout cela que parfois au milieu de ton âge et courant dans le train le long des forêts au matin
Tu as cru imaginer
En toi-même
C’est dans le cœur que sont rangés les vieux soleils
Car là il n’a pas bougé voilà ce soleil
Mais oui il est là
J’ai vécu j’ai régné
J’ai éclairé par un si grand soleil
Hélas il est mort
Hélas il n’a jamais
Été
Oh ce soleil dis-tu
Et pourtant ta jeunesse était malheureuse
Prenez, s’il vous plait, le temps de relire une fois ce poème, et de le laisser infuser en vous avant de passer à la suite (ou non).
Ce qui me touche tout particulièrement dans ce texte de Pierre Jean Jouve, « poème de l’entrée en poésie, de la naissance du poète à sa vocation désormais assurée » pour reprendre la présentation de Jean Starobinski (1), c'est qu'il fonctionne comme une remontée de mémoire très fragmentée, presque hallucinée, autour d’une image centrale : l’été de la jeunesse et ses prétendus soleils. Un élément à relier au traumatisme de la Première Guerre mondiale ainsi qu’à l’impact de la découverte de la psychanalyse chez l’auteur français, une discipline qui n’est pas non plus étrangère à ÇA, structuré autour du refoulement de ses personnages. Chez Jouve comme chez King, on a ainsi affaire à une mémoire défaillante. Très vite, le poème comme le roman américain glissent vers une mise en crise du souvenir. Les exclamations pleines de ruptures syntaxiques (« Étonnement te souviens-tu », « Étonnement mais quoi ») signalent le caractère suspect de cette vision estivale et solaire : s’agit-il d’un vrai souvenir ou d’une reconstruction idéalisée ? Le poème introduit ainsi une tension forte entre deux versions du passé. D’abord un passé vif et lumineux vécu en « courant dans le train le long des forêts au matin », une image americana qui pourra évoquer The Body ou ÇA au lecteur de King. Un passé émotionnel et généreux puisque le soleil s’y pare d’une teinte tendre – le rose –, d’élans affectifs – « il t’aimait » – et qu’il occupe « la moitié du ciel ». Un été tout en présence et en chaleur en somme. Sauf que ce passé se verra finalement démenti :
« Hélas il est mort
Hélas il n’a jamais
Été ».
Ces trois derniers vers sont aussi essentiels que géniaux : ils annulent le soleil et la saison estivale idéalisée, à la faveur de cet enjambement qui rejette le mot « été » dans un vers dissyllabique pour en faire l’ultime terme choc d’une négation absolue (« jamais »).
Un simple participe passé.
Un autre vers a, en amont, déjà escamoté l’été, déséquilibrant la syntaxe et renforçant une sensation de témoignage bancal, du fait de l’hyperbole : « J’ai éclairé par un si grand soleil » au lieu de « J’ai été éclairé par un si grand soleil ». Et lorsqu’il se fera enfin entendre, dans le dernier vers, ce sera de façon déceptive, réduit encore une fois à une simple forme verbale (« était ») uniquement présente pour introduire la révélation couperet d’une enfance malheureuse.
Ce qui devait représenter la vérité émotionnelle de la jeunesse, un « été de la vie » se révèle à la fois perdu et probablement jamais advenu, comme le veut le paradoxe du parallélisme « Hélas il est mort / Hélas il n’a jamais / Été ». Cela rejoint une notion assez moderne chez Jouve et que King a beaucoup travaillée dans ÇA : cette idée d’une mémoire traumatique qui ne restitue pas mais recouvre le mal côtoyé. Comment ? En fabriquant de l’oubli, des soleils qui compensent une réalité affective plus sombre et qu’on ne peut regarder en face. Des lumières mortes…
Parfois, pour mieux apprivoiser la force d’une voix poétique et la façon dont elle a su détourner et tordre les ressources propres à une langue, j’aime me poser la question d’une traduction potentielle du texte qui m’impressionne. Immédiatement, la subtilité de ce jeu autour de « été » m’a paru un défi aussi immense qu’exaltant. De quoi repenser à un constat de Claire Malroux en préface de ses traductions d’Emily Dickinson, si difficile à honorer elle aussi entre « Fulgurance, légèreté, mais aussi une pensée intuitivement aphoristique qui embrasse les extrêmes, présence et absence […] extase et néant, les fait s’entrechoquer dans l’espace resserré du paradoxe […] jusqu’à provoquer l’étincelle de vérité. Le même travail s’exerce sur les mots, frottés ensemble comme des silex, sans liant syntaxique. La traduction vient s’y heurter, le socle du vocabulaire étant souvent différent dans les deux langues. » (2)
La saison « Summer » n’offrant pas, à elle seule, le support verbal nécessaire, l’unique solution qui m’est venue a consisté à mobiliser le « summer break », la trêve estivale, en écho avec le « daybreak » – l’éclaircie ou point du jour –, et un « heartbreak » propice à traduire le malheur final, de façon à retrouver quelque chose de cette cassure secrète. Cette déchéance qu’opère le poème, basculant le bonheur du côté de la perte, puis de l’irréalité même. Car toute la force de Jouve tient précisément dans cette rupture : cet « été » problématique qui peine à exister et qui ne réapparaîtra imparfaitement au dernier vers que pour mieux se voir nié au profit d’un malheur catégorique – puisque c’est le dernier mot du poème –, ou fin mot de l’histoire : « Et pourtant ta jeunesse était [été] malheureuse ».
Ce n’est évidemment qu’une approximation – presque une expérience de lecture plus qu’une véritable traduction – mais elle m’a permis de tenter d’apprivoiser, au plus près des mots, la violence ontologique à l’œuvre et la magie discrète de ce texte si proche, à mon sens, de la poétique de ÇA de Stephen King.
It is in the heart that are stored
The ancient suns
For this sun has never moved
Yes, it is still there
I have lived, I have reigned
I have shone in such a sunbreak
Alas it is dead
Alas there never was a
Break
Summer, you say —
And yet your youth was all heartbreak
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(1) Pierre Jean Jouve, Les Noces suivi de Sueur de Sang, présenté par Jean Starobinski, préface « La traversée du désir », p.7, Gallimard, 1966
(2) Emily Dickinson, Quatrains et autres poèmes brefs, édition bilingue traduite et présentée par Claire
Marloux, préface « Des Gouttes impériales », p.23, Gallimard, 2000

Illustration (détail et ensemble) réalisée par Élodie Denis




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