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« TOUT CE BORDEL DEVRAIT ÊTRE EN LIVRE DE POCHE »

  • il y a 8 heures
  • 3 min de lecture

Une lettre inédite de Thomas Pynchon



Alors qu’à l’automne prochain, les éditions Bourgois publieront la traduction française de Shadow Ticket, le dernier roman paru de Thomas Pynchon, dans une traduction de Nicolas Richard qui ne pourra être qu’optimale, nous profitons de cet événement imminent pour reproduire ci-dessous la traduction d’une lettre de Pynchon lui-même, apparue il y a plusieurs années lors d’une vente aux enchères d’un ensemble de documents le concernant. L’auteur (quasi) sans visage y réagissait à la critique de Gravity’s Rainbow (en France, L’Arc-en-ciel de la gravité) que Bruce Allen avait publiée dans le Library Journal le 1er mars 1973, et où il qualifiait le (alors seulement) troisième roman de Pynchon de « plus importante œuvre de fiction produite jusqu’à présent par un auteur vivant » (rien moins). Dans sa lettre (tapée à la machine), le concerné réagit à cet éloge avec modestie, mais ce sont surtout ses développements sur la question du format du livre, donc de son prix, et de la difficulté, déjà il y a plus de cinquante ans, pour les auteurs à faire valoir leur point de vue aux éditeurs, de plus en plus transformés en industries aveugles (ici, Viking Press, vénérable éditeur new-yorkais qui s’apprêtait à être absorbé par le groupe Penguin), qui demeurent passionnants à découvrir. – PP.

 

 

c/o Lantz/Donadio

111 West 57th Street

New York, New York 10019

 

25 mars 1973

Bruce Allen

10 Water Street

Kittery, Maine 03904

 

Cher Bruce Allen :

 

Merci pour cette critique vraiment extravagante de Gravity's Rainbow. C'était un bon coup de pouce pour mon ego, et je suppose que cela a dû aussi remonter le moral des publicitaires de Viking.

 

Quant à la Difficulté à 15 $, eh bien, si le livre se vend mal, ils l'appelleront la Folie Viking, et s'il se vend bien, ce sera un grand tournant éclairé dans l'histoire de l'édition ou quelque chose comme ça, mais je ne sais pas si quelqu'un peut prédire à l'avance ce qui va se passer avec un certain degré de confiance. Vous savez probablement mieux que moi à quel point la superstition règne dans le monde de l'édition.  J'essaie de rester en dehors de tout ça autant que possible, parce que personne chez Viking ne m'écoute – mon sentiment est que tout ce bordel devrait être en livre de poche. L'idée était de le rendre accessible aux personnes qui ne peuvent pas se permettre 15 $.  Mais ils avaient leurs propres idées.

 

Pour être juste, Viking essaie de survivre en tant que petit éditeur indépendant à une époque de conglomérats massifs, et cela leur coûte plus cher de publier un livre que pour les gros comme Random House.

 

Mais tant que les écrivains n'auront pas leur propre maison d'édition et leur propre réseau de distribution, cette répartition du 19ème siècle où l'éditeur s'approprie 85 à 95 % des bénéfices de l'écrivain continuera à prévaloir, et toute cette discussion restera universitaire.

 

Charles Newman a écrit un assez bon aperçu de la situation dans le dernier Tri-Quarterly, si cela vous intéresse.

 

Merci d'avoir eu la gentillesse d'écrire à Viking, en tout cas. Leurs voies sont trop impénétrables pour moi, mais nous verrons bien ce qui se passera.

 

Bien à vous,

Thomas Pynchon



Illustration : Lucian Freud, Autoportrait avec une jacinthe en pot, 1947-48, crayon et pastel, The Art Fund, Pallant House Gallery, Chichester (détail)

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