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ADELPHI, ENTRE MÉMOIRE ET FUTUR

  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture

Une interview de Roberto Colajanni



Propos recueillis par Paolo Di Stefano et parus dans Il Corriere della Sera le 19 mai 2022

 

Quand Roberto Calasso, en 1971, devint directeur éditorial des éditions Adelphi, il avait trente ans et sortait d’une décennie passée aux côtés de Roberto Bazlen et de Luciano Foà, les fondateurs de la maison. À sa mort en 2021, c’est son neveu Roberto Colajanni - fils de Vanna Calasso, spécialiste de l’Islam, et de l'anthropologue Antonino Colajanni -, qui lui a succédé en tant que directeur éditorial et administrateur délégué, à l’âge de 36 ans, après être entré via San Giovanni sul Muro (le siège historique d’Adelphi à Milan) en 2011.

 

Maintenant Colajanni est assis à la place de Calasso, alors que presque tout est resté tel quel, la bibliothèque derrière lui, avec les volumes qui appartinrent à Bazlen, le large bureau, avec dans un coin quelques objets étranges :  une affiche miniature avec Rita Hayworth dans le rôle de Gilda, une amygdale, une grenade, un nuage en bois appartenant à un frise d'un temple de Kyoto, un petit Krishna, une bouteille contenant du sable mexicain, une gomme avec la forme du visage de Goethe, et à côté, sur une petite table, une photographie de Thomas Mann et Sándor Márai dans l'acte un peu rigide et solennel de se serrer la main.  Tout semblerait suggérer mémoire et dévotion, s'il n'y avait Roberto Colajanni, avec son doux sourire.

 

« Jeune, mes passions étaient le cinéma et la musique :  le piano surtout a été pendant une longue période la grande chose de ma vie. La lecture, en revanche, était une passion irrégulière jusqu'à ce que, au décès de ma grand-mère Melisenda, la mère de Calasso, deux bibliothèques de sa maison furent transférées dans ma chambre :  ils contenaient presque tous les titres de la Biblioteca Adelphi.

 

Je commençai à feuilleter ces livres comme un barbare, de manière instinctive, sans suivre aucun critère.  J'aimais les titres, les couvertures, la voix assurée qui parlait sur les rabats.  Chaque livre était une planète autosuffisante, et ce n'est que bien plus tard que j'ai pu constater cette mystérieuse affinité qui, selon Calasso, lie certains auteurs de cette collection en apparence si éloignés.  Telle a été mon initiation à la littérature et à la maison d'édition, dictée par le hasard et vécue en secret, presque à mon insu.

 

Avec Calasso, nous avions une belle relation depuis mon plus jeune âge. Nous passions ensemble Noël et parfois l'été au Circeo, sur la promenade de Sabaudia, avec Fleur Jaeggy et ma famille.  Mais c'est le cinéma, avant les livres, qui nous a vraiment rapprochés.

 

En y réfléchissant, le cinéma est une sorte de "manie héréditaire", qui commence avec Gian Pietro - réalisateur et scénariste -, le frère aîné de Roberto, et a fini par contaminer aussi son fils Tancredi.  Avec Calasso, nous avions la même obsession pour certains réalisateurs, à commencer par Alfred Hitchcock et Max Ophüls.  Lui cependant était plus frivole, tandis qu'à l'époque, j'étais un kubrickien orthodoxe, et il se moquait souvent un peu de moi à ce sujet (une fois, il eut le courage de qualifier Stanley Kubrick de "plein de bonne volonté" - peut-être la chose la plus perfide que je lui ai entendu dire - et je ne lui ai pas adressé la parole pendant plusieurs mois).

 

Quand il venait à Rome, nous allions toujours au cinéma.  Je me souviens de la fois où il m'a emmené voir Pulp Fiction.  Le film était interdit aux moins de dix-huit ans, si je ne me trompe pas, et je devais en avoir à peu près douze.  Je n'ai aucune idée de comment il a réussi à me faire entrer, mais quand j'en suis sorti, j'étais dans un état de surexcitation et lui semblait s’être beaucoup amusé.

 

Après avoir obtenu mon diplôme, je suis allé pendant un certain temps à Los Angeles, pour continuer mes études et tenter de "faire du cinéma" (comme on dit à Rome).  Un jour, Calasso m'a appelé et m'a dit [il sourit] :  "Arrête de flotter à Fregene", il voulait dire Santa Monica.  En effet, entre les deux lieux, il y avait une certaine affinité [il rit].  Il voulait dire que, en réalité, je ne faisais rien là-bas, et c'était vrai, même si cela me plaisait beaucoup.  En somme, il me demanda si j'avais envie de faire quelque chose dans la maison d'édition, sans me proposer quoi que ce soit de précis et en partant de zéro.  La conversation téléphonique fut très convaincante.

 

Mon premier poste ? Aucun. On m'a mis dans une petite pièce longue et étroite, à relire des épreuves et à écrire quelques avis éditoriaux sporadiques. J'avais une idée très romantique de la maison d'édition, un peu comique en y repensant, et le choc avec le soi-disant "travail" fut plutôt traumatisant.

 

Puis, du jour au lendemain, on me demanda de participer à quelque chose d'inattendu, un projet presque impossible, que Calasso souhaitait pour le cinquantième anniversaire d'Adelphi et qui devint Adelphiana. Un livre qui devait rassembler des écrits, pour la plupart inédits, d'auteurs de la maison d'édition ou d'autres qui leur sont liés, des images, des interviews, des correspondances et des matériaux de tout genre. En substance, je devais chercher dans toutes les directions, possiblement sans relâche. Et chaque soir, vers sept heures, Calasso m'appelait et me demandait ce que j'avais trouvé.  Ce fut une période très difficile, mais cette vigilance s'est révélée très utile.

 

Bazlen et Foà, je les ai surtout connus à travers les récits de Calasso, et ce qu'il a écrit sur eux.  Parfois, je pense qu'il était une sorte de fusion étrange - en termes psychiques - entre ces deux personnalités si différentes. D'une part Bazlen, sa mercurialité, une rapidité mentale et une curiosité irrésistible, la capacité de passer d'une chose à l'autre, même si elles sont à des années-lumière l'une de l'autre.  D'autre part, la sagesse "calme" de Foà, le sérieux absolu dans la révision des textes, la dévotion au travail éditorial jusqu'à ses éléments les plus minimes. "Comme un scribe égyptien, accroupi avec sa tablette entre les jambes, le regard fixe devant lui."  Cet aspect était moins visible chez Calasso, mais tout aussi présent.  C'était une personne d'une méthodicité monstrueuse, tout pour lui était scandé par un rythme sévère, avec un sens très élevé de l'ordre.

 

Calasso était un maître involontaire, comme Bazlen, mais d'un genre complètement différent.  Ce qu'on apprenait en étant à ses côtés, on l'apprenait presque malgré lui. Je me souviens encore d'un passage de La Ruine de Kasch qui m'a beaucoup frappé :  "L'éducation a ce paradoxe qu'elle est faite surtout de choses qu'on ne peut pas apprendre."

 

Il fallait déjà les savoir, pour ainsi dire, même si sur le moment on n'en avait pas l'impression.  À chacun de nous, Calasso parlait différemment.  Ses réactions étaient parfois imprévisibles et virulentes, mais elles ne visaient jamais seulement à démolir ceux qui, à ses yeux, avaient commis une erreur impardonnable.  Il ne perdait pas de temps à expliquer pourquoi une certaine chose ne devait pas être faite, ou devait être faite d'une autre manière.

 

S'il adressait une critique, aussi féroce soit-elle, c'était parce qu'il savait qu'en face, il y avait les conditions pour la comprendre.  Des phrases mythiques, comme "il manque les rudiments" ou "les bases mêmes", ont flotté périodiquement dans les couloirs de la maison d'édition, et encore aujourd'hui nous les rappelons avec un mélange d'affection et d'hilarité.  Mais si on me demandait quels étaient ces "rudiments", ces "bases mêmes", j'aurais du mal à répondre.  Peut-être que c’était le tout, littéralement chaque aspect qu'il considérait essentiel pour faire ce métier.

 

Mais si je devais dire lequel était le plus important ? Sûrement "le jugement".  La capacité de "réagir" à quelque chose, par exemple à un livre.  Et souvent, les temps de réaction devaient être fulgurants.  Dans un petit monde confus et frénétique comme le nôtre, où les arguments pour publier devraient être ce qui compte, pour lui, ils étaient presque secondaires, il les tenait pour acquis.  Il savait que les arguments, comme les opinions, peuvent être trouvés ou fabriqués a posteriori.  Mais la capacité de juger, non, on ne peut pas l'inventer. Ou bien on l'a, ou bien on ne l'a pas. Et souvent, on la voit justement quand il s'agit de refuser un livre.

 

La plus grande difficulté est de dire non à des livres peut-être intéressants, mais qui ne semblent pas convenir à Adelphi.  Quand on comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas.  Et la véritable caractéristique d'un éditeur est de saisir cette dissonance. «Essayant de ne pas y penser et d'agir comme s'il n'y avait pas eu de coupures.»  La perception de l’absence de Calasso est omniprésente et il serait vain de tenter de l'éluder. Chaque chose, en entrant dans la maison d'édition, rappelle sa présence.

 

Chaque pièce, chaque couloir a une histoire à raconter, quelque chose qui le concerne.  Quant à moi, le champ des choses à faire - le soi-disant "tourment de l'éditeur" - s'est considérablement élargi.  Mais la manière de les aborder est restée la même, celle qu'il a transmise aux quelques collaborateurs proches qu'il avait choisis, des personnes que j'ai la chance d'avoir à mes côtés ou d'entendre au téléphone chaque jour, avec qui nous nous comprenons instantanément. Teresa Cremisi, en revanche, je ne l'ai connue que plus tard, mais son expérience et sa perspicacité me sont tout aussi indispensables aujourd'hui.

 

Je serais tenté de lui répondre que je ne le ressens pas comme un fardeau, et que certainement le défi et le plaisir l'emportent.  Aussi parce que d'une certaine manière, j'ai de la chance :  prétendre dupliquer ce que Calasso a fait ne serait pas seulement ridicule, mais tout simplement impossible.  C'est une certitude qui réconforte, et en y réfléchissant bien, cela donne une étrange sensation d'euphorie.

 

Un véritable passage de relais aurait été contraire à son être.  Calasso a continué à travailler jusqu'à la fin, répondant aux nombreuses demandes des éditeurs et des agents ou révisant amoureusement ses livres, les préparant pour l'impression dans les moindres détails.

 

L'année dernière, presque chaque soir, avant le dîner, j'allais le voir pour lui raconter "ce qui se passait à la maison d'édition".  Il posait toujours des questions précises, souvent pleines de pièges. Une petite épreuve d'une durée de quelques minutes.

 

Si mes réponses le convainquaient, il se détendait soudainement et devenait la personne la plus adorable du monde.  Si quelque chose ne lui convenait pas, il se renfrognait et me congédiait rapidement.  Depuis quelque temps, à cause de la pandémie, il dirigeait tout depuis la gigantesque table de son bureau de la via Maddalena, qu'il considérait comme "une bonne approximation du paradis" - et il n'était pas difficile de le croire. Il restait assis là pendant des heures à écrire ou à lire en silence.  L'intensité qu'il dégageait en lisant, les rares fois où j'ai eu l'occasion de l'observer, est l'un des souvenirs les plus marquants qu'il me reste de lui.

 

Nos nouveaux projets ? Continuer à faire ce que nous avons toujours fait :  publier les livres qui nous plaisent, de la manière qui nous convient le mieux.  Le métier de l'éditeur a toujours été, par nature, invisible (lorsqu'il devient trop visible, cela signifie qu'il y a quelque chose qui ne va pas). Les livres et les auteurs qu'il publie, la manière dont ils sont publiés (les couvertures, le soin apporté aux traductions, les quatrièmes de couverture) devraient parler pour lui, et ce sont les seuls vestiges tangibles de ses choix.

 

Dans le cas d'Adelphi, ces choix partaient et partiront toujours, du moins sur le papier, de deux présupposés :  que l'éditeur prenne plaisir à lire les livres qu'il publie, et que ces livres contiennent quelque chose d'unique et d'irrépétable, que l'on ne trouverait nulle part ailleurs. Les livres et les lecteurs changent, naturellement, et l'incertitude augmente, dans toutes les directions.  Mais il y a quelque chose qui reste :  le style. "Le style est l'empreinte de ce que l'on est sur ce que l'on fait" disait René Daumal. Et nous continuerons à rester fidèles à "ce que nous sommes".

 

Alors que la réédition des classiques du XXe siècle a eu des résultats si extraordinaires qu'ils semblent souvent des nouveautés absolues, il y a toujours eu une réticence envers les nouveaux narrateurs italiens. S'il y a eu une résistance, ce ne fut jamais par parti pris.  Giorgio Manganelli, Alberto Savinio, Guido Ceronetti, Alberto Arbasino, Sergio Solmi, Ennio Flaiano, Guido Morselli, Carlo Emilio Gadda, Anna Maria Ortese ont fini par dessiner une sorte d'histoire de la littérature italienne parallèle, à laquelle nous sommes attachés et dont il est difficile de s'éloigner.

 

Mais cela ne nous a pas empêchés, au fil des ans, d'explorer des chemins moins fréquentés, comme dans le cas de Paolo Maurensig, Salvatore Niffoi ou Rosa Matteucci, et plus récemment de Fabio Bacà, un jeune écrivain très singulier qui a fait ses débuts avec Adelphi et qui est aujourd'hui en lice pour le Prix Strega.  Quant aux soi-disant "rééditions", nous continuons à préférer une autre définition.  Calasso disait que ces livres "retournaient à la maison", c'était la manière dont ils apparaissaient chez Adelphi qui les rendait nouveaux.

 

Les derniers mois, il me dit une chose qui me frappa profondément :  ce qui lui déplairait le plus, c'était qu'Adelphi devienne une sorte de musée, un patrimoine noble à conserver et à regarder avec respect. La maison d'édition devait rester vivante pour lui et il en va de même pour moi. C'est aussi pour cela, comme toujours, que ce qui nous passionne le plus aujourd'hui, c'est de chercher de nouveaux livres.  Peu importe s'ils n'ont pas encore été écrits ou s'ils datent de 2000 ans.  Ce qui compte, c'est de les trouver, en se laissant guider par un mot grec que Calasso aimait beaucoup :  poikilía - la variété sans limites, si ce n'est celle du goût. »

 

 

Illustration : portrait de Roberto Colajanni & rayonnages avec des exemplaires de la Biblioteca Adelphi

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