HEUREUX QUI COMME ULYSSE
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LECTURES EN 49 LIGNES, #4
Pierre Pigot

« UN CONTE DE DEUX VILLES »
DE CHARLES DICKENS
« C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps ; c’était l’âge de la sagesse, c’était l’âge de la folie ; c’était l’époque de la foi, c’était l’époque de l’incrédulité ; c’était la saison de la Lumière, c’était la saison de l’Obscurité ; c’était le printemps de l’espoir, c’était l’heure du désespoir ; nous avions tout devant nous, nous n’avions rien devant nous » : les lignes qui ouvrent Un Conte de deux villes, avec leur extraordinaire mouvement de balancier, sont sans doute l’un des plus célèbres incipit de Dickens, et ce dernier, comme jamais à travers elles, est parvenu à cristalliser cette oscillation hypnotique qui domine l’une de ses intrigues les plus romanesques, située à la fin du 18ème siècle, haletant voyage aller-retour entre Londres, cité dont les libertés sont toujours à reconquérir par l’espérance et l’inventivité, et Paris, cité qui pense s’éveiller à la Liberté mais qui n’en expérimentera que le revers le plus tyrannique et le plus sanglant. Tout commence dans une malle-poste anglaise, alors que règnent le danger, l’étrange, dans ce style de ténèbre limpide dont Dickens a toujours eu la maîtrise ; tout s’achèvera dans une malle-poste française, sous le signe démesuré de la guillotine toute-puissante et des cœurs qui battent dans son ombre. D’un bord à l’autre de la Manche, nous apprenons à approfondir le portrait d’une famille organisée autour d’un couple follement épris au premier regard, et pourtant sans cesse menacé, d’un tribunal à un autre, d’être séparé ou assassiné, alors que veillent sur eux des figures touchantes dont le grand âge porte l’ombre de la plus magnifique bienveillance. Paru en 1859, Un Conte de deux villes, au-delà de son portrait si vivace et si actuel de la Révolution française, et de son intrigue presque policière dont le rythme soutenu n’a rien à envier au futur cinéma muet ou parlant, offre surtout une galerie de portraits à la Dickens, saisis dans leur pure essence littéraire, immédiatement vivants sous nos yeux, dotés de particularités inoubliables, porteurs d’une énergie ou d’un pathos follement expressifs, capables de renvoyer le roman à la Walter Scott sur les étagères d’antiquités : nous rencontrons Jarvis Lorry, le banquier ange-gardien qui n’affronte l’adversité qu’en la considérant comme une « affaire » à traiter ; le farouche Jerry Groucher, cerbère de la rue londonienne qui s’inquiète des effets des prières de sa femme quand il ne va pas déterrer des cadavres ; ou encore la terrifiante Madame Defarge, tenancière de débit parisien dans le quartier Saint-Antoine, dont le caractère mutique et le tricot infatigable ne sont que le revers d’une soif de vengeance qui, au sein du cauchemar de la Terreur et sous le règne de Mère Guillotine, l’occasion de faire tomber les têtes jusqu’à l’extinction d’une famille honnie. Mais le plus beau personnage demeurera à jamais l’étonnant avocat Sidney Carton : être désabusé, mélancolique, alcoolisé, convaincu d’être le reflet raté d’un autre, qui se révèlera pourtant, aux dernières pages du roman, capable d’un geste d’une grandeur absolue : rien moins que l’acte d’amour le plus héroïque et le plus bouleversant de toute la littérature européenne.
29.06.2026
« L’ANGE À LA FENÊTRE D’OCCIDENT »
DE GUSTAV MEYRINK
Abrité par les armoiries grandioses de son titre, qui laisse à raison supposer une grande traversée des éléments les plus mystérieux de la culture ésotérique occidentale, L’Ange à la fenêtre d’Occident, dernier roman de Gustav Meyrink, paru en 1927, est une œuvre à la fois touffue et profuse, dont les cercles concentriques, qui prennent un plaisir pervers à dissoudre les limites entre le temps et l’espace, entre la personnalité individuelle et le passé ancestral, entre la réalité et le fantasme, entre le geste concret et l’acte magique, finissent par faire osciller à un point tel les frontières entre le réel et l’illusion, que ce n’est pas seulement son narrateur qui met un pied fatal dans cet engrenage de perdition, mais aussi bien le lecteur, totalement associé à cette destruction d’un être appelé à sa propre métamorphose. Où sommes-nous ? Au départ, dans la capitale d’un grand pays germanique, peut-être Vienne, alors qu’un rentier célibataire reçoit de son cousin décédé le plus étonnant et le plus empoisonné des cadeaux : un large trésor de documents consacrés à John Dee, illustre figure de l’alchimie et de l’ésotérisme de la Renaissance européenne. Tandis que l’héritier de ces archives, journaux, récits, entame le déchiffrement de leur mosaïque d’instants, un processus fatal se met en place : à mesure qu’il lit les écrits de John Dee, le narrateur prend conscience qu’il est en train de devenir John Dee, voire peut-être, ce qui est encore plus ravageur, qu’il a toujours été John Dee, et que ce passé qui revient n’est en fait que l’étape inachevée d’une renaissance spirituelle qui attend encore de s’accomplir – à moins que ses adversaires, trompeurs et nimbés de tous les accessoires de la décadence, ne viennent en empêcher le triomphe inespéré. Au fil de ce roman, c’est toute l’étoffe de l’espace-temps qui se dédouble ; ce sont les moindres mots, images, sons, odeurs, qui acquièrent la puissance d’un écho redoutable, résonnant à travers les tunnels des époques mortes : un « jardinier », une « reine », ne sont alors plus des créatures, ni même des symboles, mais des messagers dont il s’agit d’interpréter correctement l’apparition – et hélas, la lecture en est rarement correcte, alors que le narrateur butte sur cette prise de conscience effarante : « le concept de ‘’réalité’’ est sans doute insondable, mais celui de ‘’Moi’’ l’est encore plus ! ». Mais c’est aussi un roman haletant, où comme dans une éblouissante récapitulation de ses figures tutélaires, Meyrink convoque la reine Elizabeth Ière, mais aussi l’empereur mélancolique Rodolphe II, le rabbi Löw, Prague et ses énigmes – et circulant entre tous, la plus redoutable et la plus insaisissable, Isaïs la Noire, hiéroglyphe aussi satanique que hypnotique. Cinq ans après la publication de L’Ange à la fenêtre d’Occident, Meyrink était retrouvé mort dans sa maison, après avoir passé toute une nuit d’hiver entièrement nu devant une fenêtre grande ouverte – un sort aussi funeste et énigmatique que celui de son personnage qui, devant accepter de se dissoudre dans la matière dangereuse qu’il explore, affirmait lui-même : « j’ai toujours été un voyageur en quête d’une terre d’accomplissement de soi ».
04.07.2026
« LA QUÊTE D’ISIS »
DE JURGIS BALTRUSAITIS
Explorateur minutieux et maniaquement objectif des aventures des images comme autant de métamorphoses, Jurgis Baltrusaitis, lorsqu’il se pencha sur les épiphénomènes de l’égyptomanie, syndrome européen par excellence, ne se focalisa sur rien de ce que celui-ci laisserait encore entendre : pas de sphinges dorées animant la lourdeur des meubles napoléoniens, pas de sagas pharaoniques ni de kitsch hollywoodien – et encore moins l’implacable lumière scientifique projetée par Champollion. Tout part de la musique envoûtante qui habite La Flûte enchantée de Mozart – dont les premiers décors, tutti frutti d’influences éclectiques, seraient supplantés par ceux, fascinants mais démesurés, de Schinkel. Cet air de flûte ésotérique, qui tente d’unir la nécessité de l’obsession face à la réalité affligeante, plane sur les différentes sections du livre, d’abord paru en 1967, puis retravaillé en 1985 pour être intégré à la trilogie des Perspectives dépravées. Et dépravée, ou plutôt hors de ses gonds jusqu’à se retrouver tête-bêche, ainsi se présente l’obsession pour le culte d’Isis. Les Grecs de l’Antiquité se considéraient dans leur lucidité comme des enfants à côté de l’immensité temporelle des Egyptiens. Mais des érudits respectables, des savants sérieux, n’ont depuis cessé de murmurer des propositions plus folles : et si c’était toute l’histoire européenne qui avait été conditionnée par la présence, la diffusion, l’enracinement, des antécédents égyptiens ? Et si l’église de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, avait vu sa protection d’une idole païenne effacée par des vandales ? Et si le nom même de la capitale française était un hommage à Isis ? Et si Osiris, dans sa conquête du monde, avait fait un détour sur le Danube pour essaimer en Allemagne ? Voire même, jusque sur le sol anglais, pour dresser les pierres de Stonehenge ? Mieux : et si les Hindous n’étaient que des Egyptiens partis en exil sur un autre continent ? Comme le démontre Baltrusaitis, chaque époque accomplit son propre tour de vis sur cette obsession, selon les courants d’irrationalité et d’excitation qui la parcourent, et dans ces explications remplissant des bibliothèques entières, « c’est même leur côté insensé qui en mesure la hantise ». Juxtapositions de sources hétéroclites, syllogismes pseudo-érudits, étymologies rendues folles par l’ivresse de la découverte d’une source sacrée commune à tous les peuples : « les rapprochements les plus hardis sont infaillibles », et en particulier dans le Paris de la Révolution, « les courants de pure érudition, les inquiétudes philosophiques, le fanatisme intellectuel convergent partout vers la même trame légendaire ». Pour citer Stillingfleet, évêque de Worcester au 17ème siècle, tout cela n’est que « the fabulousness of the poets » : une invraisemblable et pourtant inépuisable nuée fantasmatique. Isis est bien la figure tutélaire de ce délire : en brève figure de proue sur les armoiries de la Ville Lumière ; en statue aux mamelles noircies innombrables ; juchée sur un lotus chinois ou traduite dans un bas-relief mexicain, elle est partout présente – sur la page comme dans les esprits.
04.07.2026
« LES AFFINITÉS ÉLECTIVES »
DE JOHANN WOLFGANG VON GOETHE
Une société aristocratique allemande blottie dans sa campagne, à une époque de guerres napoléoniennes indistincte, où tout semble être arrangé pour le mieux dans le meilleur des mondes ; un doux microcosme aquarellé au son de la flûte et du clavecin, selon les plus belles manières, et sous la bannière du goût, le mot français le plus répandu alors en Europe. Edouard, un baron, aime Charlotte, qu’il a dû attendre longtemps avant de l’épouser ; il a un vieil ami, Othon, toujours appelé le Capitaine, qu’il souhaite recevoir ; elle a une nièce orpheline, Odile, qu’elle souhaite recueillir. Le quadrille est en place, homéostatique, serein, vivant au rythme des soirées et des promenades dans un parc qu’on réarrange à loisir. Sommes-nous condamnés à rester jusqu’au bout de ce roman prisonniers des stucs du classicisme de Weimar ? C’est mal connaître Goethe, toujours prêt à instiller une fébrile inquiétude là où l’on s’y attend le moins. Soudain, quelques mots : « Les affinités ne deviennent intéressantes que lorsqu’elles déterminent des séparations » – et voilà que le tourbillon des associations chimiques va prendre la pleine mesure de son analogie en faisant bouillonner les cœurs, et ce jusqu’à la perdition. Parues en 1809, Les Affinités électives eurent le don de choquer une grande partie des lecteurs de Goethe, qui en plus d’y expérimenter malgré eux la consommation ouverte d’un « double adultère » (avec pour fruit improbable, un enfant qui n’a aucun des traits de ses parents, mais tous ceux des amants auxquels ces derniers pensaient la nuit de sa conception), crurent y deviner une attaque violente contre l’institution du mariage, à laquelle Goethe le conseiller princier aurait dû souscrire sans ciller. Mais c’était oublier à quel point ce dernier a toujours aimé faire osciller les pôles irréconciliables, les voir danser sur les tables de la science, tout en faisant appel à ces puissances honnies qui ne ne cesseraient de relever la tête au 19ème siècle, l’irrationnel et le destin. Un couple d’électrons libres, un comte et une baronne, suffisent pour mettre en branle l’horlogerie de la fatalité, les attirances mutuelles, et donc la multiplication, au cours de l’intrigue, de « ces signes étranges et fortuits par où un être supérieur semble nous parler », et que le lecteur comme les personnages a toutes chances d’abord d’ignorer. Ici tout n’est que leitmotivs savamment préparés, prémices et présages sinistres, où le thème de l’eau et de la noyade forme un cercle toujours plus restreint autour de sa proie, tandis que le mot « sacrifice », de simple métaphore pour couple, deviendra réalité atroce. La virevoltante parenthèse de la jeunesse enivrée de soi, les discours creux du Courtier sur le mariage, l’appel à un artiste qui soit un « rassembleur », ne sont que des paravents dressés sur la route de la catastrophe inévitable. « Un génie hostile a pris pouvoir sur moi », s’exclame Odile, autour de laquelle s’organisent les significations archaïques de la faute à expier. Quand le « hasard prophétique » l’aura couronnée d’asters, elle aura accompli sa tâche de victime expiatoire, : « l’espérance passait sur leurs têtes, comme une étoile qui tombe du ciel ».
05.07.2026
« COMME UN FLAMBEAU, DANS CES TÉNÈBRES NOIRES :
ANTHOLOGIE POÉTIQUE 1961–1996 »
DE JOSEPH BRODSKY
En 1972, à peine avait-il été exfiltré d’URSS, où il était interdit de publication et où il avait connu la relégation en Sibérie orientale sous le motif de « parasitisme social », le premier geste de Brodsky, dont Anna Akhmatova avait été comme la marraine poétique, fut de se rendre en Autriche afin de rencontrer l’une de ses grandes admirations, W. H. Auden. En parcourant la récente anthologie préparée par André Markowicz, et qui couvre toute la carrière du futur prix Nobel de littérature, on voit avant tout apparaître cette ombre de Auden dans la parfaite versatilité des formes, la totale confiance dans l’adéquation entre le rythme de la forme et la force du discours, cette fluidité qui autorise la parole à couler dans notre monde comme une évidence revécue dans chaque mot. C’est aussi bien la brièveté affolante et légère de la course d’un papillon dans des cascades de vers brefs, que la langueur travaillée des élans de mélancolie survolant la lagune, dans le leitmotiv d’un hiver glacé. Brodsky est le porteur de deux héritages distincts : la poésie russe, dans son âge d’or qui alla de Pouchkine à Tsvetaïeva ; la poésie anglaise, dans ses expressions les plus inoubliables, trésor angoissé de John Donne ou vision multifocale de Robert Browning. « Carré d’une fenêtre. Fleurs en pot. / Flocons de neige qui nous font la nique. / Instant, arrête-toi ! Car tu es beau, / mais moins peut-être que tu n’es unique. » De toutes les muses, Uranie est celle que Brodsky préfère célébrer : l’esprit qui préside à l’espace, à l’errance, aux frontières que l’on est ou non en droit de franchir, aux paysages mentaux qui s’offrent, s’épanouissent et se rétractent, ruines d’empire méditerranéen ou rostres de palais pétersbourgeois, surgissant dans la scansion du vers (il faut avoir entendu Brodsky scander l’un de ses poèmes pour être en mesure, tout lecteur français inévitablement floué par une traduction que l’on soit, de traverser les apparences du canevas de mots épars) : « Et tout le pathétique de la vie, son début, / son milieu, son calendrier qui s’effeuille, sa fin / et cetera s’évanouit / en ridules éternelles, légères, incolores ». La poésie de Brodsky est obsession, ressassement, mais aussi rencontre, épiphanie ; ainsi, de la seule découverte d’un buste de Tibère, se déploient différents plans temporels : « Moi aussi je me suis enfui de toute / ma vie vécue et je me suis changé / en île avec des ruines, des hérons, / j’ai battu mon profil à l’aide d’une / lampe. À la main. Et pour ce que j’ai dit, / ce que je dis importe à peu de monde, / et pas dans l’avenir – non, au présent. » De la rencontre avec un dieu païen, Vertumne, cloîtré dans les musées par la marée moderne, Brodsky a tiré le flux le plus poignant qui ait été tissé entre apparition et survivance, entre éclat aveuglant de la beauté intacte, et écorce étouffante de notre époque et toute autre à venir, et ce sans que jamais la voix individuelle, ennemie de tous les totalitarismes, ne s’avoue vaincue : « Qu’ai-je à dire de la vie ? Qu’elle fut longue. / Du malheur seul je me sens solidaire. / Mais tant qu’on ne m’a pas de terre comblé la bouche, / il n’en sortira que de la gratitude. »
19.07.2026
« L’ÂGE D’HOMME »
DE MICHEL LEIRIS
Ecrit en 1935 mais paru seulement quatre ans plus tard, L’Âge d’homme pourrait ne devoir sa réputation qu’à son incipit, sans doute le plus dénué de complaisance envers soi-même qu’un auteur ait jamais offert à la littérature : où Leiris se décrit comme petit, chauve, rougaud, une grosse tête, des mains petites et velues – et bien vite, suivent des notations sur le plaisir coupable de se gratter la région anale, ou sur les manifestations d’impuissance. Tel est le diapason de cette autobiographie qui lutte, entre désespoir tranquille et dégoût de sa propre personne, avec les attendus du genre. Fidèle à la leçon de Georges Bataille, l’ami auquel le livre est dédié, Leiris empoigne son propre matériau pour en faire une sorte d’opéra de la physiologie perverse. Pour celui qui avoue sans fausse honte qu’il a expérimenté le sacrifice en offrant une « libation » de liquide intime sur le site d’Olympie, toutes les figures de son existence, familiales, sexuelles, artistiques, défilent devant nos yeux pour prouver que, sous l’invocation de « Lucrèce la froide et Judith la manieuse d’épée », toutes deux sorties du pinceau de Lucas Cranach, toutes les apparitions féminines peuvent se diviser en deux catégories à la fois adverses et alliées, les « femmes blessées » et les « femmes dangereuses ». Lors de sa réédition, L’Âge d’homme sera replacé dans la perspective de la « corne de taureau » qui agite sa puissance archaïque dans le rituel de la corrida, vue comme le dernier ersatz efficace d’une cérémonie religieuse. Dans ce monde à la fois encore proche et déjà révolu que Leiris s’efforce de ressusciter, « avec le maximum de lucidité et de sincérité », les catégories se renversent, dans un dernier sursaut surréaliste après la rupture de Leiris avec ce mouvement : la prostitution, vue comme un rite, retourne au courant de la religion, tandis que le musée où Judith et Lucrèce poursuivent leur travail de hantise, relève désormais du bordel. Dans ce prélude à la future entrepris de La Règle du jeu, nous expérimentons, sous le scalpel diligent et dépourvu d’emphase de Leiris, le catalogue intime et sans fard de ses angoisses, fantasmes, répulsions, sous les signes du sang, de l’urine, du sexe, sans que jamais ce voyage au pays d’un cas pathologique ne soit élevé au rang d’exemplum. Si la vocation littéraire, greffée sur le travail paranoïaque des calembours devenu poèmes, est considérée comme une porte de sortie hors de la névrose générée par la famille et le couple, elle opère surtout ici dans l’effort castrateur et symbolique d’un style au classicisme absolu, d’un seul jet, « comme la saillie d’un animal ou la tension d’un obélisque », où celui qui se considère comme « un maniaque de la confession » espère retrouver le seul reflet qui puisse rendre justice à sa propre horreur de soi. Récit claustrophobe et étouffant, qui ne s’accorde qu’une brève parenthèse égyptienne soudain ouverte sur l’extérieur et sur la vie, L’Âge d’homme, avec son titre faussement romantique, peut se targuer d’être parvenu à « situer, par rapport à la partie la plus lucide de nous-mêmes, le lieu où bée cet incommensurable abîme ».
19.07.2026
« AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA »
DE FRIEDRICH NIETZSCHE
« Encore un siècle de lecteurs – et l’esprit même sera puant » : ainsi tonnait Zarathoustra contre la Culture comme processus simultané de fossilisation et de vulgarisation, parmi d’autres diatribes contre l’Etat ou contre Dieu ; et ce, tout en aspirant à la révélation de l’aurore, au cri d’affirmation substitué au grand cri de détresse. Mais pour que, de manière plus prosaïque, ce Zarathoustra trouve ses propres lecteurs (et Nietzsche, conscient qu’ils n’étaient pas encore venus à lui, se résolut à publier la dernière partie à titre privé), encore faudrait-il savoir de quel genre de livre il s’agit. Philosophie ? Ou poésie ? Religion ? voire mysticisme ? Mais aussi parodie ? Un prophète perse nous est montré, sous le manteau duquel nous voyons affleurer les robes élimées de la Grèce et des Evangiles, quand ce ne sont pas les sous-vêtements malodorants de la philosophie idéaliste allemande. Un prophète qui s’exprime en versets, comme dans la Bible ; qui adore les répétitions, les jeux de mots, les allitérations (mauvais goût sonore partagé avec Richard Wagner, meilleur ennemi de l’auteur, et qu’aggrave la traduction archaïsante de Maurice de Gandillac) ; et qui s’entoure d’un bestiaire circulant entre le zodiaque et la parabole, entre la fable et le symbole : chameau, lion, scorpion, singe, mouche, vipère, tarentule, mouton – et bien entendu, aigle et serpent, le plus altier et le plus prudent. Ainsi parlait Zarathoustra, dans ses voyages, ses quêtes, ses instants de plus grand doute et de plus grande célébration, est le carrefour de concepts essentiels de Nietzsche, le surhomme et l’éternel retour : tous deux déjà ardemment sertis dans ce texte dans un double mouvement de dissimulation et de désoccultation, tous deux déjà promis à tous les malentendus imaginables. Au-delà de son contenu philosophique, il est possible de lire Zarathoustra comme un texte purement littéraire, où l’on suit un prophète si abstrait et pourtant si humain, qui se confronte à la multitude honnie pour suivre son destin, tout en ne rêvant que de retourner à son inévitable solitude, joie et douleur mêlées, Voyageur en équilibre sur sa crête de montagne, entre les hommes et la mer, Convalescent ivre de pouvoir chanter à nouveau sa propre puissance, tandis que circulent autour de lui, dans une ronde de ténèbres toujours combattues par le rire, les ennemis que sont le Poète, le Comédien, l’Illusionniste, qui pourraient aussi bien n’être qu’une seule et même personne, et par-dessus tout, l’Esprit de pesanteur, ce nain à moitié taupe, créature chtonienne immonde, dont il faut chaque jour repousser la parole obscène. Publié en quatre livraisons entre 1883 et 1885, le Zarathoustra de Nietzsche reste une expérience d’écriture pour son auteur, qui y trouva à la fois force et perdition, et pour son lecteur, qui n’a toujours pas fini d’en interroger la magie perverse des images, le souffle dément d’une parole qui clame dans le désert de ses contemporains, l’arc-en-ciel d’idées qui tentent de jeter des ponts entre les êtres séparés, sans jamais se départir de sa singulière violence : « Contre le vent gardez-vous de cracher ! »
19.07.2026
« L’ODYSSÉE »
D’HOMÈRE
Douze mille vers, une marqueterie immortelle de formules agissant comme autant de mantras hypnotiques, et d’épisodes où le tragique, le comique, le fantastique, se succèdent et rendent la tâche ardue à n’importe quel traducteur : ainsi Victor Bérard, qui en 1931 donna sa version en dodécasyllabes déguisés en prose, à l’élégance finement démodée, devenue aujourd’hui un de ces vieux vins qui n’ont plus besoin d’être adoucis au cratère. Ulysse y reste tel qu’il a toujours été : dans la littérature grecque ancienne, sans doute le dernier personnage qui ait connu une telle familiarité avec une déesse, cette Athéna, si farouche, mais si fière de trouver dans ce mortel un écho jamais assoupi de sa propre ruse, dans l’alternance entre apparition, métamorphose, reconnaissance et disparition qui est aussi un signe du divin. L’Odyssée, à la fois terre et océan de contrastes : le dharma intact des Phéaciens, âge d’or éblouissant, opposé à l’adharma des festins interminables des prétendants avides ; la ritournelle des sacrifices, libations, prières, profanée par le massacre des Bœufs du Soleil dont les peaux et les brochettes s’animent et beuglent ; le désir inassouvi de Calypso brisé par la constance absolue de Pénélope. Ulysse refuse l’immortalité : il appartient bien à ce monde vieux de plusieurs millénaires, toujours sous la menace de finir pétrifié sous le glacis des conventions de notre culture, dont nous parviennent les échos fascinants d’un pathos qui n’a jamais éprouvé le besoin de dissimuler. Ici les héros virils ne retiennent pas leurs larmes, parce qu’avant d’être des hommes, ils sont avant tout des mortels, qui voient la vie foudroyée tout autour d’eux, dans le malheur, dans l’épreuve, dans l’injustice, chaque fois un peu plus proche de les détruire à leur tour – sous le regard des dieux immortels, qui ne pleurent jamais, mais qui peut-être, pourront entendre l’émouvante prière de la servante qui, seule dans la nuit, termine son tour de meule, tout en appelant à une prompte justice. La descente d’Ulysse aux Enfers, cette fameuse Nekuia qui inspira des fresques disparues, cette descente « au séjour des défunts, fantômes insensibles des humains épuisés », est un point d’orgue qui renvoie tous les épisodes fantastiques, cyclopes, cannibales, sirènes, au rang de péripéties pour aèdes en manque d’inspiration ; et lors du retour au foyer, ce sont les plus humbles, les plus décharnés, qui nous offrent l’émotion la plus puissante et la plus inoubliable : le chien Argos qui meurt de joie en ayant retrouvé son maître ; la vieille nourrice Euryclée dont les yeux n’ont pas oublié la forme d’une cicatrice pareille à nulle autre. Mais si Ulysse pleure en entendant le récit des héros qui moururent pour récupérer Hélène, cette « face de chienne », il est aussi ce « cœur de fer » capable d’étouffer un compagnon pour sauver un projet de massacre – et qui, à l’heure de la vengeance, n’a plus qu’une seule envie, accomplir cette vision de viandes qui saignent au festin et de murs repeints en rouge par les crânes fracassés et les gorges tranchées : « pas de pitié ! pas de fuite ! la mort ! ».
26.07.2026
« PÉTERSBOURG »
D’ANDREÏ BIELY
Vladimir Nabokov aimait répéter à ses étudiants américains que, selon lui, au vingtième siècle, le genre romanesque avait été marqué par trois chefs-d’œuvre : la Recherche de Proust, Ulysse de Joyce, et Pétersbourg de Biely. Si les deux premiers ont leur public par millions depuis longtemps, le dernier reste une énigme, même pour ceux qui auront traversé indemne son récit d’un peu plus de vingt-quatre heures dans ce qui était encore la capitale de l’empire tsariste. Pétersbourg n’est pas n’importe quelle ville : Gogol, Dostoïevski, en ont peuplé les ruelles glauques, les immeubles délabrés, les palais spectraux de leurs personnages fantoches et pathétiques ; et surtout, chaque nuit, tout amateur de poème peut entendre le Cavalier d’Airain, cette statue équestre de Pierre le Grand dressée sur son rocher, qui fait retentir son pas fantastique immortalisé par Pouchkine. Dans ce roman à la genèse tourmentée, débuté en 1913 et révisé jusque sous la période des Soviets, Andreï Biely donne un tour de vis supplémentaire à cette dimension cauchemardesque de Pétersbourg, aux « eaux vertes infestées de bacilles », aux foules anonymes, aux élites bureaucrates dépassées, aux terroristes grotesques qui, en ce début d’automne 1905 préludant à la révolution, ne trouvent pas mieux que de se tromper et se détruire mutuellement. Comme le fait remarquer un personnage, il n’existe pas de « passeport pour le Pétersbourg des ombres » : c’est un cauchemar frénétique, électrisé par ses hallucinations, où chaque être humain n’est, derrière les apparences de la vie, que silhouette, spectre, le médiocre déguisement d’une vacuité terrifiante. Pétersbourg a bien sûr une intrigue : on y suit (mais avec quels méandres de canaux algueux naufragés dans le brouillard) Nikolaï Apollonovitch Ableoukhov, jeune homme faible et tourmenté qui, après une vantardise malvenue, se voit remettre une mission par un cercle révolutionnaire : assassiner son propre père, le puissant sénateur Apollon Apollonovitch Ableoukhov, avec une bombe dissimulée dans une boîte de sardines. Dévoré par le dilemme, embourbé dans le chaos de sa propre existence, nous suivons l’errance impossible de Nikolaï, tandis que la bombe elle-même, dont le compte à rebours contamine tout le rythme des courts chapitres, semble vouloir échapper à la destinée funeste que le lecteur ne peut que deviner. Biely était passionné par les plus funestes occultismes de son époque : partisan acharné d’un certain symbolisme russe, il a su néanmoins, dans ce roman chu de nulle part, en transfigurer le contenu, pour insuffler à chaque phrase le lyrisme pervers laissant deviner des « espaces » où la coquille vide de l’existence humaine se voit insuffler un rôle abject de séide des démons d’ailleurs, tandis que la silhouette du Christ, et de sa pitié sans auditeurs, rôde à travers certaines scènes. Selon le mot même de Biely, Pétersbourg est un immense « jeu cérébral », où la figurine physique accueille l’écho de son double spirituel en lambeaux – mais aussi un extraordinaire vivier humain, au bouillonnement et à l’intensité inoubliables.
26.07.2026
Illustration : Matt Damon lisant L’Odyssée sur le tournage du Talentueux Mr. Ripley en 1998 (photo Greg Williams) (détail)




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