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TOLKIEN ÉSOTÉRIQUE

  • il y a 8 heures
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Avec un texte inédit d’Elemire Zolla



Aux débats un brin ridicules qui agitent certains désirant savoir si tel ou tel aspect de l’œuvre de Tolkien est de « gauche » ou de « droite », il nous a paru intéressant d’apporter au dossier une pièce décisive, en provenance d’un pays où, depuis la Seconde Guerre Mondiale, tout a toujours été irrémédiablement politique – jusqu’à la manière de cuire les pâtes. Quand parut en Italie, en 1970 chez Rusconi, la première traduction intégrale du Seigneur des Anneaux (Il Signore degli Anelli), le gros volume était accompagné d’une préface d’Elemire Zolla (1926-2002), grand connaisseur des doctrines ésotériques et mystiques, qu’il serait abusif de présenter comme un René Guénon tardif de l’autre côté des Alpes. Longtemps proche de Cristina Campo, doté d’une érudition affolante, Zolla, tout en n’ayant aucun scrupule à raconter dans cette préface la quasi-totalité de l’intrigue (mais les vrais lecteurs de Tolkien savent que cela importe peu), tirait le travail de l’écrivain vers une totale réactualisation de la tradition archaïque, ivre de symbolique des chiffres, voyant en chaque personnage une revisitation du divin, du chtonien, des sources primitives de l’histoire de l’humanité. Alors que le tumulte de 1968 était encore loin de s’être tu, c’était une forme de provocation douce : jouet chéri des hippies, l’aventure de Frodo leur était arrachée et rendue au bord opposé, rugueux et immortel, de la tradition occidentale – lecture à laquelle il n’a hélas fallu qu’un pas pour qu’elle devienne, reprise en main par des factions politiques funestes, et ce même encore de nos jours, le prétexte d’une récupération idéologique de Tolkien. Lire cette préface, que nous traduisons intégralement ci-dessous, devra permettre à chacun de se faire son opinion en toute liberté. Nous avons délibérément laissé certaines approximations de Zolla, qui au contraire des fans d’aujourd’hui, se préoccupait davantage de l’esprit que de la lettre (d’où ce Frodo « ami » de Bilbon, ces « mules » des Hobbits, ou encore le « Nùmenor » du « roi » Denethor, qui en feront bondir plus d’un). Quant à une réelle lecture de Tolkien, au-delà de tout clivage partisan, qui sache accueillir à la fois la beauté et les limites de son monde intellectuel, malgré les Thangorodrim de papiers universitaires accumulés, elle reste sans nul doute encore à faire. – P.P.

 

Entre 1954 et 1955, était publiée la trilogie de J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, le plus grand érudit de la littérature anglo-saxonne et médiévale avait à son tour écrit une épopée selon les règles du genre chevaleresque, devenant le serviteur passionné des forces mêmes qu'il avait senties pulser dans les vers d'hommes morts depuis plus d'un millénaire. Macpherson, dans les années 1700, avait imaginé un barde écossais se revêtant des rudes habits gaéliques, mais c'était une fraude, une antiquité feinte, agitée par des fureurs et des mélancolies sauvages. D'autres avaient joué avec l'antique en le parodiant, Mark Twain et J.B. Cabell s'étaient rassurés sur leur excellence d'hommes évolués et conscients face aux légendes et aux cycles chevaleresques de leurs ancêtres compatissants. Tolkien n'a rien à voir avec eux, et il ne compose pas non plus un conte romantique, peut-être réaménagé comme un jeu surréaliste, comme pour montrer qu'il respecte les règles de bonne conduite de l'avant-garde qui intimident tant les timides. Tolkien a commis une longue infraction aux règles, en particulier à celles qui régissent encore (pour peu de temps ?) l'étude académique des littératures anciennes. Elles veulent que le philologue ou l'historien du goût participe, pour la part réservée à son bureau, à l'œuvre de catalogage universel, dans le cadre d'une Bureaucratie-comme-Être-qui-se-révèle-à-soi-même. Il ne faut pas faire revivre l'ancien (en tuant le moderne). Dans Le Seigneur des Anneaux, Tolkien, au contraire, parle à nouveau, dans une langue qui a la simplicité de l'anglo-saxon ou du moyen anglais, de paysages que l'on semble avoir déjà aimés en lisant Beowulf ou Sir Gawain ou La Mort d'Arthur, de créatures suspendues entre le monde sublunaire et le troisième ciel, d'essences incarnées en forces fantastiques, d'archétypes devenus figures. Naturellement, les infractions de Tolkien ne pouvaient que susciter les réactions coercitives, somnambuliques et féroces que l'on connaît de manière pragmatique. «Son œuvre n'est-elle pas déconnectée de la réalité ?» « N'est-ce pas une évasion ?». Il y a des moments de négligence, de distraction, où l'on néglige le précieux conseil de Nietzsche, selon lequel la véritable critique consiste à détourner le regard, et que l'on parle même à la masse damnée. Il arriva à Tolkien, dans un essai sur le conte de fées, de répondre que, certes, un conte de fées est une évasion de la prison et il ajouta : celui qui jette comme une accusation ce qui devrait être un éloge commet une erreur peut-être insincère, confondant la sainte fuite du prisonnier avec la désertion du guerrier, supposant que tous devraient militer en faveur de leur propre dégradation en phénomènes sociaux. «On ne peut ignorer les réalités présentes, pressantes, implacables!», disent encore les gardiens de la dégradation. Réalités transitoires, corrige Tolkien. Les contes parlent de choses permanentes : pas d'ampoules électriques, mais de foudre. Auteur ou amateur de contes est celui qui ne se rend pas esclave des choses présentes. Il existe un conte suprême, qui n'est pas une sous-création, comme les autres, mais l'accomplissement de la Création, dont le refus conduit à la fureur ou à la tristesse : l'histoire évangélique, où l'histoire et la légende se fondent. Le conte et la religion ont été malheureusement séparés et tentent toujours de se retrouver et de se fondre en un seul (et par religion, Tolkien entend : «le divin, le droit au pouvoir, distinct de la possession du pouvoir, l'obligation de culte»). Les contes de fées, comme l'enseigne Tolkien, ont trois visages : celui mystique qui regarde vers le surnaturel, celui magique qui s'adresse à la nature, et enfin le miroir de honte et de pitié qu'ils offrent à l'homme. La triade de la terre, du ciel et de l'être dans laquelle ils se rencontrent, définit la sous-création ou micro-création qu'est le conte. Mais des contes, plus ou moins dans ce sens, il y en a eu sporadiquement dans l'Angleterre récente. Robert Graves n'a-t-il pas raconté l'histoire des Argonautes avec un élan qui joue simultanément sur les trois plans ? Et Charles Williams n'a-t-il pas voulu fusionner une partie magique de tarot avec une histoire quotidienne ? Et John Cowper Powys n'a-t-il pas tissé tant de contes gallois, n'a-t-il pas raconté à nouveau celui de Roger Bacon ? Et même George MacDonald n'a-t-il pas glissé des allusions ésotériques parmi des inventions fabuleuses pour l'enfance ? Et C.S. Lewis n'a-t-il pas composé une trilogie féerique ?

 

Mais une différence subtile et radicale, comme entre la nuit et le jour, distingue Tolkien, notamment de Graves, Williams et Powys : il ne cherche pas la médiation entre le mal et le bien, mais seulement la victoire sur le mal. Ses dragons ne sont pas à assimiler, à sentir d'une certaine manière comme des frères, mais à anéantir. Dans un Powys, l'image de l'hermaphrodite revient toujours, comme état de mélange, d'hybridation sataniquement fructueuse, on assiste toujours à une descente aux enfers non pour les vaincre mais pour se laisser contaminer, afin de recevoir une énergie diabolique. Chez un Graves, on revient toujours à vénérer une Mère Blanche qui est source d'une énergie entièrement terrestre. En bref, on se retrouve dans l'atmosphère habituelle, moderne, érotique, imprégnée de confusion, androgyne, qui fut inaugurée par Blake, et qui a été formulée dans la génération précédente par Jung. La fascination que dégage Tolkien provient de son rejet complet de cette tradition sinistre. Son conte ne célèbre pas le seigneur habituel des contes modernes, Lucifer, mais Saint Michel ou Beowulf ou Saint Georges. Et il accepte le destin de défaite qui est inévitable pour le héros solaire : le vainqueur est l'Anarque, comme déjà dans le Jardin, mais d’autant plus grande est donc la pureté de ceux qui le combattent. On est avec lui aux antipodes de Powys qui exalte un futur Messie de l'ère du Verseau, maladroit, violent, puéril, effronté, qui outrage l'ordre des sexes, de la religion et de la famille elle-même. On est aux antipodes de tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, se réfère même à des doctrines moins sinistres, même seulement à cette «acceptation provisoire des énergies et des passions dangereuses» que Keats suggérait. Comme pour Powys, le nombre sacré par excellence est le quatre, pour Tolkien c'est le trois, trinitaire, qui n'accepte pas la présence du démon. Même ces conteurs de la main gauche savent des choses assez cachées, ils connaissent le pouvoir immense des pensées pures, eux aussi composent des contes et accèdent à des archétypes, et pourtant ils sont inconciliables avec la cohorte des conteurs de la Tradition bienveillante et lumineuse : Tolkien ou C.S. Lewis. N'est-il pas exaltant que même en des temps dédiés au culte du Chaos, ces derniers aient également élevé la voix, et que la tradition qu'ils chantaient ait eu un autre serviteur, dédié à narrer les œuvres des ténèbres, Montague Summers ? Quelqu'un, en entendant parler de la création d'une nouvelle épopée chevaleresque, a secoué la main en disant qu'il préférait lire de vraies épopées anciennes. Une objection louable, si Tolkien n'avait pas écrit justement quelque chose d'égal aux épopées anciennes, d'aussi vrai. En effet, il suffit de peu pour sentir qu'il parle de ce que nous affrontons tous quotidiennement dans les espaces immuables qui séparent la décision du geste, le doute de la résolution, la tentation de la chute ou du salut. Espaces, paysages identiques à travers les millénaires, mais redécouverts par lui lors d'occasions proches de celles que nous avons nous-mêmes connues. Sur la garde des épées immémoriales, la chaleur d'un poing persiste encore, sur l'herbe immuable, une empreinte est passée récemment, et cette présence si proche pourrait être la sienne ou la nôtre. Ce n'est pas par hasard que Le Seigneur des Anneaux est devenu si populaire, les enfants s'y acclimatent immédiatement et les érudits prennent autant de plaisir à le déchiffrer qu'à se laisser jouer par certains de ses énigmes purement ornementales. On reste pris dans un filet bien tissé, fait de nos propres tremblements, de soupçons inavoués, de soupirs plus intimes à nous que nous-mêmes. Parce qu'œuvre de forces si impalpables, Le Seigneur des Anneaux se répandit démesurément, sans besoin de persuasions ou d'aval, parce qu'il parlait par symboles et figures d'un monde éternel en plus d'être archaïque, donc plus présent à nous que le présent. Les personnages sont comme Melchisédek, sans père ni mère bien qu'ils s'occupent intensément de généalogies; tu ne sais pas d'où ils tirent leur subsistance : ce sont des physionomies d'ailleurs inconfondables dans des mondes sans date.

 

Le roman commence dans une contrée habitée par des êtres assez semblables à des paysans anglais avec une forte veine celtique plutôt qu'à des hommes en général; ils sont petits, comme des Celtes. Tolkien les appelle Hobbits, et on peut penser à des gens qui courent la cavalline de leurs esprits ou de leur hobby-horse. Des esprits bienveillants et domestiques, inspirés par les Lares : les Hobbits sont aimables, drôles, profondément sérieux (et la tranquillité domestique n'est-elle pas une modeste allusion à une tranquillité divine ?). Ils ressemblent aux clients d'auberges idéales d'une campagne anglaise idéale, ou aux membres d'un club pickwickien; ils sont presque délibérément distraits, consacrés presque par obstination à des frivolités très privées lorsqu'ils se trouvent au bord de la catastrophe, à des plaisanteries et des divagations au cœur d'une tragédie, prêts à des sacrifices et des audaces et des résistances dures, pourvu qu'ils puissent les affronter avec un air distrait et légèrement comique. Nous nous déplaçons donc sur leur terre peignée et paisible; l'un d'eux, apprenons-nous, Bilbo, eut dans des temps lointains une aventure avec un sale habitant des grottes, gluant dévoreur de poissons blanchâtres qui se vautrent dans les boues souterraines : Gollum, à qui il vola un anneau semblable à celui des Nibelungen, qui rend également invisible celui qui le porte. Un jour, Bilbo disparaît, laissant l'anneau à son ami Frodo. À lui se présente un magicien, Gandalf, qui lui révèle le destin dans lequel il est tombé ou s'est élevé. C'est l'anneau de la force absolue, des Ténèbres que Shakespeare aurait appelé « le loup universel »; il appartient en effet au Seigneur du Mal, qui le cherchera pour pouvoir radier du monde les dernières vestiges d'une beauté indifférente. C'est l'anneau de l'abîme informe, doté d'un pouvoir bien plus grand que les trois anneaux des Elfes, la triade ou trinité qui suscite et nourrit les formes de l'univers. Serait-il inconvenant de briser l'atmosphère de douce et puérile simplicité en rappelant la cosmogonie de Boehme esprit (c'est-à-dire : la matière potentielle, son intime jus animateur, l'esprit ou parfum qui l'imprègne, c'est-à-dire : le corps, l'âme et l'esprit ; le Père, le Fils et l'Esprit) ? Et sera-t-il nécessaire de rappeler que, ainsi, chez Boehme, réémergeait la cosmogonie nordique qui plaçait le gel au commencement, et avait sa Triade ? Une des poésies du roman enseigne : Trois anneaux pour les rois des Elfes sous le ciel, Sept pour les seigneurs des nains dans les salles de pierre, Neuf pour les hommes voués à la mort, Un pour le Seigneur ténébreux sur le sombre trône Dans la terre de Mordor où reposent les ombres. Un unique anneau pour les gouverner tous et les trouver, Les rassembler et les lier dans les ténèbres, Dans la terre de Mordor où reposent les ombres. Au trois, nombre de l'esprit et de la germination de toute forme, on ajoute le quatre, nombre de la matière et l'on obtient la complétude, le sept (le nombre de la Minerve sage et des arts libéraux), propre aux nains bâtisseurs; le neuf est le nombre de la rédemption de l'homme, comme Dante l'enseignait déjà. Les significations d'un tel anneau unique sont infinies. Il peut bien s'agir du terrible secret auquel Louis-Claude de Saint-Martin fait allusion dans la préface à l'Aurora de Boehme, où il pressent que les sciences naturelles, séparées des divines, trouveront le moyen de faire s'éteindre le feu essentiel de toute chose. Cela pourrait aussi être un secret plus sinistre, la connaissance de la malléabilité absolue de l'homme social, une capacité à se rendre invisible, dans le royaume des forces infernales, pour dominer, de là, les hommes. Frodo a été initié à ces terreurs par un Merlin ressuscité, Gandalf, qui connaît les forces qui régissent et se disputent la terre. Nombreux sont ses ancêtres, même en se limitant à l'Angleterre du XIXe siècle : le Saladin du Talisman de Sir Walter Scott, Zanoni et Mejnour dans Zanoni de Sir Bulwer Lytton. En dehors de l'Angleterre, bien sûr, le thème du Wilhelm Meister. Pour revenir à des temps plus récents, Yeats crut en rencontrer quelques répliques à Londres. Et le frère de Jivago lui ressemblait. L'anneau confère une vie perpétuelle et insuffle une lassitude infinie au mortel qui le glisse au doigt, lequel cependant ne grandit pas, n'obtient pas plus de vie, il continue seulement, dans un monde de larves, dans un crépuscule sous l'œil du Malin qui le dévorera, donc c'est l'élixir du Septimius Felton de Hawthorne.

 

Quels secrets, pour un pauvre Hobbit ! Frodo ne désire pas les comprendre, mais Gandalf insiste avec des vérités de plus en plus intolérables. Le Mal s'incarne de cycle en cycle sous des formes différentes, mais reste le même et vise à l'esclavage universel. «Et pourquoi voudrait-il avoir tout le monde comme esclaves ?», gémit Frodon. «Par pure malice et obscure vengeance», réplique Gandalf. Le pouvoir du Mal se dilate peu à peu, autrefois les Elfes étaient robustes, les hommes ne s'étaient pas encore éloignés d'eux, mais désormais toute trace elfique est sur le point de disparaître. W.H. Auden n'a pas supporté cette vision, et dans un article paru dans le Critical Quarterly, il a protesté : il n'existe pas d'êtres qui obéissent au Mal absolu, leur présence dans l'œuvre de Tolkien lui déplaît, « ils ne me réjouissent pas, car leur existence semble signifier qu'il est possible qu'une espèce dotée de parole et donc capable de choix moral soit maligne par nature ». Si les conceptions de Tolkien étaient moins voilées, cette voix de protestation deviendrait un chœur : une humanité aux yeux presque éteints ne supporte pas des lumières trop éclatantes : elle ne tolère pas l'idée qu'il existe des saints, des charismatiques qui poursuivent le bien (le divin, pas les bonnes actions) pour lui-même, elle ne peut donc pas non plus admettre l'existence d'un satanique, conscient exécutant d'un mal sans arrière-pensée. Que quelqu'un aime la dégradation, s'y consacre inéluctablement, en tissant la trame avec dissimulation, souffrance et prudence, c'est trop pour l'humanité qui assiste fascinée, comme un écureuil sous le regard du serpent, à la démolition systématique de l'art, de la grâce contemplative, de la végétation elle-même, de tout ce qui est elfique au monde. L'intelligence maléfique qui conduit cette œuvre de ruine n'est pas moins surhumaine que celle divine qui s'est infusée dans le génie des bâtisseurs. Mais pour connaître expérimentalement la présence du Mal, il est nécessaire d'avoir fait au moins quelques pas sur le chemin de la purification. Auden discerne donc le cryptogramme de la fresque de Tolkien et détourne le regard. Comment se fait-il que la grande foule de lecteurs prenne plaisir à se laisser insinuer dans le cœur un message si hostile à la misère moderne ? Il ne s'en rend pas compte ? Ou peut-être s'en rend-il compte, et c'est pourquoi il aime l'histoire de l'anneau, qui parle d'une vérité réprimée, mais bien connue au fond des cœurs, même à ceux qui répètent comme des automates les habituelles et stupides négations du péché originel et de son auteur, même si des voix mécaniques répéteront que personne n'est entièrement maléfique, que même en Lucifer brille un fil de bonté.

 

Mais laissons de côté le souvenir des mensonges, si le destin propice nous permet de nous occuper de l'Anneau. Gandalf raconte à Frodon comment l'anneau forgé avec le feu de l'abîme est tombé entre les mains de Gollum, comment celui-ci, dans des temps anciens, était un être attiré vers les racines, les commencements, vers les profondeurs où se cachent les graines des plantes. Il était donc condamné à une connaissance entièrement matérielle, incapable de comprendre comment les formes sont l'essence des choses, comment dans la feuille et la racine se révèle la vérité de la plante, sa figure intégrale; les branches dans les nervures, les feuilles dans les lobes, les racines dans l'attache. Gollum avait oublié les feuilles, les cimes, les bourgeons qui s'ouvrent à l'air, c'est-à-dire la destination des choses qui en sont le principe, l'entéléchie. La forme s'incarne et façonne, elle n'est pas libérée par la matière, enseignait encore Goethe. Gollum est à l'opposé, il n'imagine même plus que c'est l'imparfait qui renvoie à la perfection, que la fleur est le destin immanent, invisible et dominant dans la rugueuse graine matérielle. Bien qu'homme tout absorbé par les sciences naturelles et donc oublieux de la primauté des formes sur les substances, Gollum a en lui un recoin encore tout à fait intact, où filtre comme par une fissure une lueur faible, de la lumière du passé : «comme à travers une fente dans l'obscurité; lumière du passé». Ce n'est pas le serviteur absolu du Mal. Gollum est trop mesquin; le destin de l'Anneau ne peut se confondre avec son destin : il tend vers le Mal total. Le destin de l'Anneau s'entrelace avec celui de ses détenteurs, mais, enseigne Gandalf, au-delà d'eux règne une force supérieure, la Providence, à laquelle on peut faire allusion en disant que Bilbo et Frodo devaient s'emparer de l'Anneau, et non la volonté de celui qui l'avait forgé. Gandalf sait relier les événements comme des perles sur un fil, et la lumière qui le lui permet est la notion du Mal absolu, incarné, actif. Devant les petits hommes qui ne comprennent pas cette logique, il est anxieux et impatient. Avec Frodo, il a un moment de fureur, lorsque celui-ci lui demande s'il devine ou s'il sait vraiment, et il lui répond qu'il ne viendra pas rendre compte à lui de ses actions. Pourtant, il est immensément apaisé par le poids de la connaissance qu'il a assumé et, lorsque Frodo s'exclame que Gollum mériterait la mort, il rétorque que peut-être oui, il la mériterait, mais combien de ceux qui meurent mériteraient de vivre, et celui qui n'est pas maître de rendre la vie aux mourants ne devrait pas présumer de donner la mort aux vivants, les fins dernières étant cachées même aux yeux du plus sage. Même Gollum est lié au destin de l'Anneau, le cœur sent que ce lien se fera à nouveau sentir, que Gollum reviendra dans l'histoire, de manières qu'on ne peut prévoir, qu'elles soient favorables ou néfastes.

 

Frodo part pour détruire l'Anneau et découvre que les amis bienveillants qui l'accompagnent pour la première partie du trajet (où il se sent déjà poursuivi par certains cavaliers sombres envoyés par le Mal) ont tout deviné et sont décidés à l'escorter jusqu'au bout du monde, au volcan maudit. C'est donc une compagnie de Hobbits qui franchit la frontière et s'enfonce dans une forêt redoutable pour ne pas suivre la grande route, où rôdent les cavaliers funestes. Un arbre les attire sous ses ombres et soudain les enferme dans ses racines; ils resteraient écrasés si le génie du lieu, un Sylvain joyeux, ne se manifestait pas : Tom Bombadil, qui en chantant désenchante l'étreinte du bois, les libérant. Il est le maître de la contrée, non son propriétaire, car la propriété serait un fardeau que sa nature légère et gracieuse fuirait. Il connaît les secrets des plantes et des pierres, et il révèle aux voyageurs que l'arbre qui les a saisis a un cœur pourri mais une force verte, et avec son esprit avide et gris, il étend ses racines filiformes à travers toute la terre de la forêt, en envoûtant chaque plante. Un autre danger guette : les pierres froides captureront à leur tour les compagnons et seuls les chants solaires de Bombadil les libéreront à nouveau. De l'autre côté de la forêt s'étend la Marche Frontalière, le pays de Bree, où la dernière auberge s'ouvre pour accueillir les Hobbits. Dans celle-ci, Frodon se laisse emporter par la fête de la compagnie qui remplit la grande salle (ou ne sont-ce pas les regards lourds de certains étrangers qui le déséquilibrent ?) et enfile l'Anneau, disparaissant, provoquant l'alarme chez tous. La nuit, les cavaliers de l'Ennemi libéreront les mules des Hobbits, qui fuiront sous les injures des habitants. Ils ont cependant acquis un étrange et sombre compagnon, Aragorn. Avec lui, ils s'aventurent dans les landes désolées et grâce à lui, ils survivent à une première attaque atroce des cavaliers. En quoi consiste l'attaque ? Dans un plongeon rêveur dans le mal : Frodo, non par espoir de fuir, ni dans la conviction de faire quoi que ce soit de bien ou de mal, mais simplement en sentant qu'il devait le faire, enfile l'anneau. Quelle représentation parfaite de la tentation ! Les chevaliers noirs ne sont-ils pas semblables au majordome et à la gouvernante sinistre de The Turn of the Screw ? Frodo reste blessé à l'épaule, traversé par un terrible froid, que seules les herbes d'Aragorn atténueront; Aragorn entre ainsi dans sa pleine confiance; il a été jusqu'à présent tenu en suspicion, comme il est naturel que suscite une légère alarme quiconque parcourt les terres dangereuses à la frontière entre l'humain et le surnaturel. Encore une autre attaque de cavaliers ennemis est repoussée, mais aux portes désormais du royaume de Rivendell, un lieu exempt de toute ombre, un refuge d'extase et de légèreté. Frodo y sera assisté par Gandalf, il y retrouvera Bilbo, qui s'y est retiré pour composer des poèmes et des annales. Dans les conversations entre les habitants de Rivendell, d'autres vérités émergent. Aragorn observe que «les simples sont exempts de préoccupation et de crainte, et ils veulent rester simples, et nous devons rester secrets afin qu'ils restent tels qu'ils sont». Gandalf annonce que le chef de l'ordre des magiciens, Saruman, est devenu fidèle à l'Ennemi : ses manteaux qui semblaient toujours blancs se sont révélés tissés de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et il a proclamé : «Le blanc! Il sert à commencer. Mais le tissu blanc peut être teint. La page blanche peut être couverte d'écriture, et la lumière blanche peut être brisée. » Comme le chapitre sur le blanc, couleur de l'innocence qui se renverse en lèpre et mort, dans Moby Dick, cette révélation menace de plonger dans la terrible confusion où le mal et le bien se fondent, l'un et l'autre semblant entrelacés de manière inextricable. Mais Gandalf avertit que si le blanc n'est plus tel, cela signifie qu'il a disparu, non pas qu'il soit confondu et infusé dans son opposé, et celui qui brise une chose pour l'examiner (analyser la blancheur pour y découvrir d'autres choses) a abandonné le chemin de la sagesse. Que reste-t-il des tromperies si chères aux médiateurs du bien et du mal, de la santé et de la maladie, du divin et du diabolique, si fréquentes au siècle dernier et en ce siècle-ci ? En effet, Saruman ne pardonne pas à Gandalf d'avoir démasqué sa fausse sagesse de médiateur entre le bien et le mal, entre la vertu et le vice, il a tenté de l'emprisonner, et ce n'est que grâce à son amitié avec les aigles (avec l'esprit pur ?) que Gandalf a pu se mettre en sécurité et est maintenant ici avec ses amis. Saruman s'illusionne de pouvoir collaborer avec le Seigneur du Mal, fatal dominateur de la nouvelle ère, et suggère de garder les pensées secrètes, déplorant dans son cœur les infamies inévitables, confiant que sous n'importe quel régime du Mal les sages pourront survivre et lentement parvenir aux leviers du commandement, car finalement même la domination du Mal devra se proposer Connaissance, Loi, Ordre, les choses que jusqu'à présent nous avons vainement tenté de réaliser, entravés plutôt que soutenus comme nous l'étions par nos amis faibles ou inertes. Il n'est pas nécessaire, il n'y aura pas d'altération de nos fins, mais seulement des moyens.

 

Pourtant, une fois sauvés des séductions du Mal, de la voix de Saruman, que pourra-t-on faire contre un avenir écrasant ? Gandalf met en garde contre le désir d'affronter le mal avec ses propres armes, d'utiliser l'Anneau; le seul moyen de gagner sera de poursuivre un but que le Malin ne pourra jamais croire, qui n'a rien à voir avec l'acquisition du pouvoir, qui pour le Malin est donc une pure folie. Si l'on se propose de détruire l'Anneau, on sera sous un manteau qui couvrira parfaitement chaque mouvement, rendant tout à fait énigmatiques. La « folie selon le monde » est pourtant le seul bouclier. La ruse de Saruman, avec ses airs de complot de sorciers, n'est pas de qualité moins misérable que celles prononcées par la protagoniste de Rosemary's Baby d'Ira Levin, qui, en regardant le petit monstre né de son union avec Satan, dont l'œil félin est exactement le même que celui du Mal absolu de The Lord of the Rings, murmure : «Il ne peut pas être tout maléfique, il ne pourrait pas l'être. Même s'il était à moitié Satan, il était aussi à moitié le sien, à moitié un être humain décent, ordinaire, sensé... Si elle avait agi contre eux, exerçant une influence bonne pour contrer la leur, maligne...». Ce sera sans espoir que Frodon, dans une compagnie augmentée par la présence d'un prince, Boromir, d'un nain, d'un elfe et de Gandalf, se mettra en route. En fait, non seulement sans espoir, mais avec la certitude de déclins inéluctables, car si l'Unique Anneau est capturé par le Mal, tous en seront esclaves, mais même si on parvient à le faire disparaître dans les flammes du magma, les trois anneaux des elfes qui comprennent, font, soignent, maintiennent les choses de la vie, perdront de leur vigueur. Le parcours est âpre, à travers des cols de montagne infestés par les loups, à côté d'un lac où un monstre guette, dans une grotte et dans les racines de la montagne infestées par les Orcs, les êtres les plus complètement sataniques. Pour sortir à nouveau à l'air libre, Gandalf doit lutter contre un immense monstre et, dans le combat, il semble succomber, tombant avec celui-ci dans un précipice. Privée de son guide, la compagnie atteint enfin la terre des Elfes, où la reine Galadriel montre à Frodon le miroir magique de certaines eaux, où se manifestent avec les choses désirées aussi d'autres, non demandées, qui furent, sont et peut-être seront. C'est l'étendue de sa propre fantaisie épurée et rendue objective, prophétique, un monde d'images non plus subjectives. En elle apparaît, à l'effroi et à l'horreur, l'Œil du Mal, cerclé de flammes, jaune, attentif, avec une fente au milieu, pupilles écarquillées sur un abîme noir, sur le néant. Même la reine des Elfes voit cet œil et lève un bras blanc et étend la main vers l'Orient comme pour repousser ce regard horrible; pendant ce temps, l'étoile Vesper brille dans le ciel (Tolkien l'appelle Earendil, avec son nom anglo-saxon) et son rayon tombe sur le doigt de la reine, argentant l'anneau d'or, faisant scintiller la pierre, comme pour dire que lui, Vesper, y est enchâssé, l'un des trois anneaux elfiques.

 

Les compagnons prennent congé du pays de chants et d'extase, reprenant le chemin semé d'embûches. Et la plus grande embûche est cachée parmi eux : «nulle part le pouvoir du Seigneur Ténébreux ne se manifeste plus clairement que dans l'aliénation qui divise ceux qui s'opposent encore à lui». Boromir, le prince, propose à Frodon d'utiliser l'anneau pour combattre le Mal, et, ayant reçu un refus, l'attaque. Boromir mourra, tandis que Frodon s'enfuit, seul, laissant la compagnie derrière lui. Il sera rejoint par son ami Sam, simple et dévoué, et ensemble ils s'engageront vers les royaumes de la désolation. Le deuxième livre de la trilogie, Les Deux Tours, raconte comment la compagnie ainsi réduite doit poursuivre une bande d'Orcs qui ont enlevé deux des Hobbits, comment ceux-ci se sauvent dans une ancienne forêt et y rencontrent Treebeard, un berger d'arbres, une âme purement et puissamment végétale; comment la compagnie qui les recherche se heurte, dans cette même forêt, à Gandalf ressuscité et avec lui va libérer le roi du Rohan des sortilèges de son conseiller Grima, asservi à Saruman. Grima a isolé le roi, l'a persuadé de ne plus être capable de rien faire, lui faisant ressentir une langueur invincible. Gandalf le libère de cette soumission : «Voici ! Tu es arrivé à un danger encore plus grand que celui que l'ingéniosité de Grima tissait dans tes rêves. Et pourtant, voilà ! Tu ne rêves plus. Vis». Le roi vit et assume son rôle dans la lutte contre les forces prépondérantes du Mal. Lui voit maintenant comme de loyaux amis ceux qui, pendant l'infatuation maligne, lui semblaient irritants («à des yeux qui regardent de travers, la vérité peut montrer un visage déformé»). La bataille contre les Orcs est âpre, mais la victoire sourit à cette troupe ricanante et vile lorsque Treebeard arrive à la rescousse avec ses arbres séculaires, semblables à la forêt qui terrifie Macbeth. Saruman est emprisonné, Gandalf brise son pouvoir, mais les flatteries du sorcier ont été redoutables jusqu'à la fin, car sa voix est celle d'un bon cœur blessé par des offenses imméritées, et ceux qui l'écoutent sauraient rarement en rapporter les mots, on se souvient seulement qu'elle est délicieuse à écouter, semblant dire des choses sages et rationnelles, éveillant le désir de se montrer, sans hésitation, tout aussi rationnels, consentant.

 

Frodo et Sam s'attaquent en attendant aux montagnes qui entourent le royaume du Mal absolu. Il y a un être qui les poursuit depuis longtemps, Gollum, toujours et encore fasciné par l'Anneau. Frodo l'affronte et le soumet, l'obligeant à les escorter jusqu'à une galerie dans la montagne qui entoure le redoutable royaume. Le monstre des cavernes, Shelob, s'abat sur les deux amis et blesse Frodo; une patrouille d'Orcs s'empare de lui. Sam, resté seul, se met à les poursuivre, invisible grâce à l'Anneau. Pendant ce temps, le Seigneur des Ténèbres a déchaîné ses innombrables troupes contre le royaume de Númenor, dirigé par le vieux roi Denethor. Seule l'arrivée opportune des troupes de Rohan pourrait le sauver. Cette bataille incertaine suspendue au fil d'un moment décisif est le thème de la troisième partie de la trilogie, Le Retour du Roi. Le roi Denethor perdra la raison au cœur de la mêlée, isolé dans sa forteresse. Seule la présence de Gandalf évite l'effondrement et après la victoire qui voit se rejoindre sur le champ de bataille les cavaliers de Rohan, la compagnie dirigée par Aragorn et les hommes de Númenor assiégés, une nouvelle dynastie, avec Aragorn, montera sur le trône. La désignation est simple : Aragorn montre qu'il sait guérir les blessés : «Les mains du Roi sont des mains de guérisseur.» Et ainsi, on a toujours pu établir qui était le légitime souverain. Une expédition dirigée par Aragorn et Gandalf se dirige vers l'Ennemi, sans aucun espoir, dans le seul but de le distraire pendant que Frodo tente de s'approcher du volcan. L'entreprise désespérée réussit : les défenses du Mal s'effondrent, Frodo parvient, après avoir été libéré par Sam, à faire disparaître l'Anneau dans les flammes. L'aventure serait terminée, si, par symétrie, Tolkien n'avait pas ajouté, comme Homère une lutte contre les prétendants dans l'Odyssée, un funeste retour au pays des Hobbits, où Saruman a réussi à inspirer une tyrannie qui éteint toutes les vertus naturelles du peuple. L'atmosphère lugubre, l'organisation sombre de chaque acte, sont des représentations parfaites des nombreux régimes oppressifs que le siècle a produits. Puisque le conte de fées doit se terminer par le bien, l'arrivée des revenants rompt le sortilège; la vie reprend son cours habituel, même si la douceur de vivre ne sera jamais plus ce qu'elle était auparavant.

 

Illustration : J.R.R. Tolkien, Water, Wind, and Sand, 1915, aquarelle, The Bodleian Library, Oxford (détail)


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