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1 CYGNE, 4 TRANSFIGURATIONS

  • 21 juil.
  • 4 min de lecture

VARIATIONS SUR UN MALLARMÉ MALMENÉ



En dehors de ses polémiques avec Edmund Wilson (et une bonne moitié des universitaires occidentaux) autour du Eugène Onéguine de Pouchkine, Vladimir Nabokov, sur ce sujet si épineux du passage de la langue russe poétique à toute autre langue de ce monde,  eut une autre victime régulière : le poète américain Robert Lowell, qui avait donné dans un recueil intitulé Imitations des versions pour le moins très libres de Baudelaire ou de Rimbaud. Nabokov, d’un ton moqueur, appelait plutôt cela des « transfigurations », n’hésitait pas à dissuader toute personne russophone souhaitant être traduite aux Etats-Unis de recourir à Lowell (« si vous avez écrit cheval, soyez sûr qu’il traduira par fraise »), et accusait publiquement ce dernier d’avoir « mutilé des poètes morts et sans défense ». Débat qui passe au-dessus de la tête du lecteur français, qui ignore l’existence de Lowell, et doit faire une confiance tout aussi arbitraire que les Américains dans ses traducteurs du russe. Mais voilà que se présentent entre nos mains les Collected Poems de Lowell, et que nous tombe sous les yeux sa version d’un des sonnets les plus beaux et les plus célèbres de Mallarmé – et voilà que, soudain, les problèmes qui faisaient éructer Nabokov, nous font pour le moins lever un sourcil dubitatif. Transformons plutôt cela en jeu : confrontons l’original, la version de Lowell, son rendu littéral en français, une traduction en espagnol, et le même rendu littéral de celle-ci. Au bout de tant de filtres, qu’est devenu le cygne de Mallarmé ? Un volatile ? Un spectre ? Un mirage ? Une baudruche ? Si vous n’avez pas encore succombé à la chaleur, à vous de choisir. – PP.

 

 

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique mais qui sans espoir se délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre

Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie,

Mais non l’horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne,

Il s’immobilise au songe froid de mépris

Que vêt parmi l’exil inutile le Cygne.

 

l

 

Does the virgin, the alive, the beautiful day

dare tear for us with a mad stroke of its wing

the hard, neglectful lake hoarding under ice

a great glacier of flights that never fly ?

The swan ruffles, remembers it is he,

fortitude that finds no raison d’être,

magnificence that gives itself no hope,

for never singing the country where one lives—

the great boredom blazing on sterile winter.

His whole neck shakes in his white agony

inflicted by the space the swan denies,

the horror of the ice that ties his wings,

the brilliance that led him to this grand asylum,

governed by staccato cries of grandeur.

 

(trad. Robert Lowell, reprise dans History, New York, Farrar, Straus & Giroux, 1973)

 

l

 

La vierge, la vivante, la belle journée

ose-t-elle déchirer pour nous d'un coup fou de son aile

le lac dur et négligent, gardant sous la glace

un grand glacier de vols qui ne volent jamais ?

Le cygne se hérisse, se souvient que c'est lui,

fortitude qui ne trouve pas de raison d'être,

magnificence qui ne se donne aucun espoir,

pour n’avoir jamais chanté le pays où l'on vit—

le grand ennui flamboyant sur l'hiver stérile.

Tout son cou tremble dans son agonie blanche

infligée par l'espace que le cygne refuse,

l'horreur de la glace qui entrave ses ailes,

la brillance qui l'a conduit à ce grand asile,

gouverné par des cris staccato de grandeur.

 

l

 

El virgen, el vivaz y el hermoso presente

¿Habrá de desgarranos con aletazo ebrio?

¡Duro lago olvidado, bajo su escarcha insiste

El graciar transparente de vuelos que no huyeron!

 

Un cisne del pasado acuérdase que es él

Quien se libera —espléndido— pero sin esperanza,

Ya que nunca cantó la región de vivir

Cuando del yermo invierno resplandeció el hastío.

 

Sacudirá su cuello esa blanca agonía

Por el espacio impuesta al ave que la niega,

Mas no el horror del suelo que apresa su plumaje.

 

Fantasma que a ese sitio le da su puro brillo,

Inmóvil queda en el sueño frío de desdén

Que el Cisne viste en medio de su inútil exilio.

 

(trad. Federico Gorbea, in Stéphane Mallarmé, Poesía, Barcelona, Plaza & Janes, 1982)

 

l

 

Le vierge, le vif et le beau présent

Nous déchirera-t-il avec un coup d'aile ivre ?

Lac dur oublié, sous son givre insiste

Le gracieux transparent des vols qui ne s’enfuirent pas !

Un cygne du passé se souvient que c'est lui

Qui se libère —splendide— mais sans espoir,

Puisqu'elle n'a jamais chanté la région de vivre

Quand du désertique hiver resplendit l'ennui.

Elle secouera son cou cette blanche agonie

Par l'espace imposée à l'oiseau qui la nie,

Mais pas l'horreur du sol qui emprisonne son plumage.

Fantôme qui à cet endroit lui donne son pur éclat,

Immobile il reste dans le rêve froid du dédain

Que le Cygne porte au milieu de son inutile exil.

 

 

Illustration : école de Sawar, La déesse Saraswati, extrait d’une série consacrée aux divinités féminines, vers 1680-1700, Smithsonian Museums, Washington, DC (détail)

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