JOUR DE SPOILER
- 14 juil.
- 5 min de lecture
Richard Gaitet

« Trouver pour l’amour un mot plus fort, un mot qui serait comme du vent mais soufflant du dedans de la terre, un mot qui n’a pas besoin de montagnes mais d’immenses cavernes où il a pris ses quartiers et d’où il s’élance par monts et par vaux, comme de l’eau mais sans être de l’eau, comme du feu mais ne brûlant pas, lumineux de part en part comme le cristal mais ne coupant pas, une forme pure, transparente, un mot comme la voix des animaux mais qui se comprendraient, un mot comme les morts mais tous seraient de nouveau là. »
Elias Canetti traduit par Bernard Kreiss, Le livre contre la mort.
(13 mai)
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JOUR DE SPOILER. La révélation de Disclosure Day, c’est : le roi Spielberg, 79 ans, peut commettre lui aussi de luxueux navets. Après des objets aussi passionnants que The Fabelmans, Pentagon Papers ou son remake de West Side Story, c’est incompréhensible de s’enquiller en soupirant deux heures d’exposition d’une intrigue qui aurait dû durer vingt minutes, résumable à un épisode de X-Files sous IA (complot, fichiers, abductions, Roswell), visiblement torché par le scénariste David Koepp. Pas de personnages, rien que des archétypes et des situations stéréotypées (laboratoire, multi-écrans et monastère, tromperies, poursuites et télépathie, petits hommes gris, enfants élus, signes ésotériques dans les champs de blé et menace de Troisième Guerre mondiale), portés par des acteurs nuls, de faux animaux (rien ne serait plus émouvant aujourd'hui, à l'heure du tout-prompté : diriger un cerf, filmer un vrai renard), des dialogues plats et presque pas de cinéma ; à peine une scène de crise d’angoisse dans un wagon plein de pianos, où le visage sur-botoxé d’Emily Blunt exprime, enfin, un trouble.
Or, malgré ce désastre, dans les vingt-cinq dernières minutes, quand le titre tient enfin sa promesse, ça finit par vibrer, lors d’un JT mondialisé riche en archives… qui bascule trop vite dans l’autocitation. Steven rejoue les petits dilemmes existen-ciels de Rencontres du troisième type et d’E.T., revisite la chambre-doudou de Ready Player One, en ignorant délibérément un possible grand film. La fin aurait dû être le début. Si nous ne sommes pas seuls dans l’univers, à quoi bon la guerre, à quoi bon dieu ? Croire en quoi ? Au lieu de cette expérience de pensée (qui aurait fait merveille sous la plume d’Ursula K. Le Guin ou José Saramago), nous avons droit à un thriller mou complètement con, soldé par une pirouette finale inadmissible de la part d’un tel maître. « Écoutez », nous dit-on doctement. Écoutez quoi ? Parle, parle ! Il n’y a que ça qui compte ! Dis-nous comment vivre, extraterrestre !
(18 juin)
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« Je m’évanouis régulièrement sur des places publiques, ce qui est très poétique. »
Dans Cinq silences, Raphaël Meltz enquête sur les ultimes années de cinq plumes fertiles, mortes entre 29 et 59 ans : Franz Kafka, Albertine Sarrazin, Virginia Woolf, Georges Perec, Roberto Bolaño. Comme c’est un livre de crépuscules, j’ai commencé par la fin, les cent dernières pages consacrées à mon Chilien préféré, dont j’aime les poèmes de jeunesse lorsqu’il était gardien de camping, son roman Étoile distante ou les cavalcades insensées de ses Détectives sauvages qui, lors de trois nuits d’insomnie, m’ont donné l’impression d’avoir rencontré un copain.
Le scrupuleux Meltz semble avoir tout lu sur Bolaño – alors qu’il n’existe encore aucune biographie officielle (du fait d’une première compagne ne supportant pas l’existence de la seconde). Il se focalise ici sur 2001-2003, alors que Roberto attend une greffe de foie qui n’aura jamais lieu, car le service de santé, en Espagne, est « démocratique, sans favoritisme », ce que Roberto trouve juste. Bolaño sent que son testament littéraire sur des féminicides au Mexique, 2666, est un « monstre qui le dévore » et il a « la tentation de le détruire complétement », mais il a développé une « addiction », une « polytoxicomanie pour ses personnages et les possibilités offertes par le texte ».
J’apprends aussi que lors de son dernier hiver, il s’est réjouit « comme un enfant » d’avoir, pour la première fois depuis longtemps (!), le chauffage dans son appartement. Sans oublier de jeter une pierre dans l’œil des confrères : « Les écrivains contemporains sont plutôt des gens issus de la classe moyenne basse, ou du prolétariat, prêts à escalader l’Everest de la respectabilité, avides de respectabilité. Ils espèrent finir leur vie dans la classe moyenne haute. Ils ne rejettent pas la respectabilité. Ils la cherchent, désespérément. »
(21 juin)
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Quarante noyades en une semaine. Des arbres s’écroulent sur le bord des trottoirs. Je dors en serrant contre mon cou des bouteilles de vodka ou de vin blanc qui s’entassent au frigo dans l’attente de fêtes alors que celles-ci s’annulent car mes camarades craignent de danser dans une petite pièce. Je passe mes journées en slip à chercher des idées tandis que des ouvriers creusent un trou dans la cour avec un casque sur la tête et j’ai peur pour eux. Ma mère s’inquiète des 34 degrés qui s’affichent à l’ombre de ma cuisine et me conjure d’acheter un ventilateur ; je m’y oppose, désespéré par cette énième victoire du capitalisme qui veut me vendre une solution tout en étant l’origine du problème et mon père me dit que la manif’ que je m’apprête à organiser dans mon salon risque d’être interdite par la préfecture. C’est le quatrième jour de l’été et les draps sont trempés. La présidente délinquante du parti d’extrême-droite donné favori par les médias de mon pays annonce, si elle est élue à la tête de l’État, « un plan massif de climatisation dans les hôpitaux, les écoles, les EHPAD ». Un chroniqueur de « Télématin » rappelle que « la clim’ c’est 10% de la consommation électrique mondiale et jusqu’à 8% de chaleur en plus dans les rues en période de canicule, puisque la clim’ rejette l’air chaud vers l’extérieur ». Le JT de France 2 ajoute : « Quand elle fuit, la clim’ libère aussi des gaz frigorigènes, qui sont deux mille fois plus polluants que le CO2. » Le JT de TF1 dit, via des images champêtres, qu’« un grand arbre, en transpirant, rafraîchit l’air autour de lui ; plusieurs centaines de litres d’eau s’évaporent ainsi, l’équivalent de cinq climatiseurs ». Deux enfants ont été retrouvés morts dans une voiture à Carpentras, un autre ce matin dans le Val-d’Oise, comme trois personnes âgées chez elles en Gironde. J’aimerais savoir planter un arbre. Je cherche du réconfort dans les allées du supermarché où le rayon frais a été vidé en raison d’une panne électrique. Mon amoureuse m’a offert un sombrero géant et c’est la seule chose drôle de cette journée. Je sors me payer un ventilo.
(25 juin)
Illustration : photogramme de Disclosure Day (2026) de Steven Spielberg, choisi par Richard Gaitet




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