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LECTURES EN 49 LIGNES, #3

  • il y a 3 jours
  • 22 min de lecture

Pierre Pigot



« ADA OU L’ARDEUR »

DE VLADIMIR NABOKOV

 

Coïncidant en 1969 avec le soixante-dizième anniversaire de son auteur, la publication d’Ada ou l’Ardeur, venant après celles de Lolita et de Feu Pâle, est le couronnement de l’œuvre en anglais de Nabokov, le lieu imaginaire fantastique où ses deux nations, et surtout ses deux langues, ont fini littéralement par ne plus offrir qu’un unique paysage mental où tout est possible. Après avoir été introduits à l’histoire revisitée d’Anti-Terra, planète jumelle de la nôtre, ainsi qu’à la généalogie embrouillée de la famille Veen, nous découvrons avec les yeux de Van, quatorze ans, les splendeurs de Ardis Hall, où il fait la connaissance de sa cousine Ada, douze ans, amatrice d’insectes et inventeuse de jeux. Tout au luxe et à la volupté qui habillent, conduits par la magie pure de la prose nabokovienne toujours en quête du suc intense de la beauté du monde, cette représentation estivale idyllique qui voit les deux jeunes gens s’engouffrer dans une passion torride, ne doit pas nous faire oublier qu’en réalité, Van et Ada sont frère et sœur – et qu’ils ont une parfaite conscience du caractère incestueux de leur relation, alors même qu’entre les lignes du livre que nous parcourons, apparaissent leurs interpolations trahissant le fait que nous lisons des mémoires écrits à une fort trompeuse troisième personne. « Couple unique, couple surimpérial », comme se définissent eux-mêmes ces irrésistibles et insupportables narcisses, Van et Ada se regardent en train d’écrire, maltraitant les personnes de leur entourage – à commencer par leur demi-sœur Lucette, figure touchante et tragique, qui succombera à sa propre passion pour Van. Lui et sa cruauté jalouse, elle et sa duplicité fantasque, pensent mener le bal de notre regard, et nous duper avec leur propre point de vue ; ils ignorent que le bon lecteur, tel que le professeur Nabokov lui-même l’avait conçu, doit être capable de percer les faux-semblants de ces jeux de miroirs, et rester conscient que, par-dessus l’épaule du couple magnifique et obscène, se tient un autre démiurge, dont le style de Van Veen n’est que le dépositaire trompeur – bien entendu, Nabokov lui-même. Jamais autant que dans Ada ou l’Ardeur son art accompli de la phrase serpentine, son humour hautement référentiel, la « saveur sensuelle » qu’il sait conférer au blasonnement du corps féminin, n’ont atteint cette densité insatiable, cette cataracte gourmande des mots et de leurs sonorités. Calembours, allitérations, citations cachées, composent le prisme affolé d’Anti-Terra, qui construit aussi, avec le sourire d’un chat de Cheshire, une histoire des formes romanesques, de Jane Austen à James Joyce. Mais tout cela ne serait que le débordement du « vain Van Veen », si ne perçait, à tout moment, le contrepoids nécessaire de cette splendeur : la perte, parfois le remords, surtout la fuite du Temps, aussi pathétique pour nous que pour des narrateurs fictifs qui se voient disparaître dans la mort à mesure que le roman, qui n’est rien d’autre que leur propre vie, court vers sa conclusion : « comme chez Rembrandt la remembrance est une fête au milieu des ténèbres ».

 

22.05.2026


 

« LA RÉVOLTE DES TARTARES »

DE THOMAS DE QUINCEY

 

Faisant partie de ces articles capables de condenser des sources secondaires écclectiques en un récit aussi fulgurant qu’intuitif (un art qui ne devait être reproduit, un siècle plus tard, que par Jorge Luis Borges), La Révolte des Tartares parut dans le magazine Blackwood d’Edimbourg en juillet 1837, probablement après que Thomas De Quincey en ait extrait la matière de la célèbre baignoire remplie de manuscrits qu’il tenait dans son appartement écossais. Dès les premières pages, où il fait retentir le gong de la théâtralité que recelle tout événément historique atroce, ici placé sous le triple signe de la conspiration, de l’expédition militaire et de l’exode, De Quincey évoque « le talent de l’artiste » nécessaire au démiurge qui permit une aussi mortelle épopée – à savoir, le 5 janvier 1771, le départ de plus d’un demi-million de Kalmouks, une nation tartare nomade, fuyant la tyrannie supposée des tars de Russie pour aller retrouver leur foyer originel, celui des empereurs de Chine, des milliers de kilomètres plus loin et en plein hiver, transhumance catastrophique motivée en coulisses par de mesquines rivalités dynastiques kalmoukes. Le récit de De Quincey, qui en expose sur un rythme moderato les origines et les rouages fatals, se mue de page en page en une description hallucinée, furioso crescendo, d’un peuple harcelé en chemin par ses anciens maîtres, comme par ses vieux ennemis les Bachkirs et les Kirghiz, peuple qui n’a plus que la fuite en avant pour seul but, tandis que le froid, la faim, le gel, la tempête, déciment troupeaux, femmes, enfants, vieillards : « alors commença à défiler la plus effroyable, la plus vaste succession de calamités que l’on ait jamais rapportées, frappant les fils et les filles de l’homme ». De Quincey est conscient de décrire un Exode des Hébreux qui se serait combiné avec le désastre de la retraite de Napoléon en Russie : une longue ligne tracée à travers les déserts de glace et de sable, semée de carcasses d’animaux, de groupes d’hommes pétrifiés par le gel nocturne, de butins abandonnés, de cadavres décharnés par la faim et la soif, auxquelles seuls semblent survivre les chameaux érigés au rang de créatures antédiluviennes. Cette recréation d’un drame total où, dans une formulation au sublime ravageur, « disparurent des myriades d’hommes », devient sous nos yeux un spectacle vivant dont la conclusion sans cesse attendue ne cesse d’être repoussée par de nouvelles outrances du destin, le déchaînement de la violence augmentant à mesure que le peuple rebelle presse le pas, tirant la langue et tentant d’oublier les morts qu’il sème sur sa route toujours plus étroite et impossible. Lorsqu’enfin, au matin du 8 septembre 1771, les Kalmouks sortent du désert et apparaissent aux yeux de l’empereur Kien Long, qui vient de sortir de sa tente de chasse, tels un mirage pétrifiant où se conjugent les motifs de la vague, de la nuée et de la cité fantastique, avant un épilogue sanglant au bord d’un lac, plus de 340.000 Tartares sont morts en route – le prix des retrouvailles avec l’ordre cosmique incarné par le Fils du Ciel.

 

23.05.2026

 

 

« LE SEMEUR DE PESTE »

DE GESUALDO BUFALINO

 

Longtemps le premier roman de Gesualdo Bufalino a été l’un de secrets les plus obstinés de la littérature italienne : rédigé dès 1950, il ne fut publié qu’en 1981, soit trois décennies d’occultation pour une histoire à la singularité totale, plongeant ses racines dans la propre expérience de la maladie par son auteur, mais dont le narrateur anonyme laisse éclater à chaque page une polyphonie d’images baroques, à la fois étourdissantes et dignes d’une leçon de ténèbres. A l’été 1946, sur les hauteurs de Palerme qui valent pour toute une Italie dévastée par la guerre aussi bien dans sa chair que dans sa psyché, un jeune soldat démobilisé fait son entrée dans le sanatorium de la Roche, où il va faire connaissance avec une micro-société où règnent, parmi les hommes et les femmes logés séparément, la défiance et le désespoir, ou comme le résume le narrateur, « le pacte silencieux de ne pas nous survivre ». S’il est question de la tuberculose, de sa haute mortalité qui transforme les patients de la Roche en cadavres en sursis, Le Semeur de Peste ignore superbement tous les parfums civilisationnels déjà utilisés par La Montagne magique : d’abord par son extrême concision, qui s’applique aussi bien à la brièveté du roman que par le nombre réduit de ses protagonistes (« le docteur, le prêtre, la jeune fille », tels que les énumère le jeune homme en préambule), et qui rend le récit semblable à une gravure aux traits profonds ; et surtout par la force resserée de ses thèmes, qui s’éloignent de l’esprit du temps pour ne plus se concentrer que sur la spirale auto-destructrice de la pensée de la maladie. « Vivre est devenu un jeu d’enfants abstrus, que je dois apprendre adulte » : l’occasion de se remettre dans le jeu vient pour le narrateur avec une véritable apparition, celle de Marta la danseuse de ballet au passé opaque et au destin scellé, nouvelle Béatrice maudite avec laquelle s’organisent quelques sorties en ville, là où le mensonge, la franchise, le sexe, la mort, organisent la danse de leurs motifs tandis que la brise de la vie qui entoure le couple ne cesse de leur insuffler l’insulte et l’espoir d’une survivance. Le médecin, rejeton d’aristocratie sicilienne, que ses patients ont surnommé Le Grand Maigre, cite Dante, l’Arioste ou Freud au long de ses imprécations contre le Dieu que, de son côté, l’aumônier de la Roche tente en vain de défendre contre ses œuvres et contre lui-même. Le Semeur de peste, sous son titre rappelant les fresques d’un Campo Santo moderne, et à travers ses paragraphes habités par la phraséologie du sermon comme par le scalpel de la confession, empoigne son couple impossible, le confronte à cette vie extérieure qui se poursuit, inévitable et insupportable, et l’élève à une théologie de la maladie, où la plaie au poumon, le péché insu qui s’y incarne, la fatalité qui imprègne l’homme, et la pestilence qu’il fantasme de jeter par vengeance sur le monde, se combinent en une Totentanz où brille, avec les intermittences d’un ciel d’orage sans rémission, un espoir famélique : « la Mort est un bûcheron, mais la forêt est immortelle ».

 

24.05.2026

 

 

« LE SOURIRE DE LA JOCONDE

ET AUTRES TRÉS COURTS ROMANS »

D’ALDOUS HUXLEY

 

Pour les lecteurs contemporains d’Huxley, il y eut un avant et un après la parution du Meilleur des mondes – qui eut la particularité de faire disparaître, comme une Atlantide fanée et dévalorisée, les nouvelles et les romans qui l’avaient précédé, une large part de l’establishment littéraire anglais ayant décidé que ce qui suivrait (la science-fiction, les drogues, la spiritualité) n’était plus à leur goût. Mais que se passe-t-il si l’on ouvre Le Sourire de la Joconde, qui en France recueille six « courts romans » (ou longues nouvelles, peu importe) publiés en recueil par Huxley dans cette première période, entre 1922 et 1930 ? On a alors l’étrange surprise de découvrir un auteur qui maîtrisait parfaitement les armes de la fiction réaliste anglaise, et qui s’ingéniait avant tout à les retourner contre toutes les hypocrisies coagulées qui imprégnaient encore la mentalité de son pays. D’un récit à l’autre, la temporalité a toujours quelque chose de flottant : les voitures, les téléphones, nous parlent de ce qui serait baptisé les temps modernes – mais les mentalités, les rapports sociaux, les prismes rayés qui constituent chacun des personnages de ces histoires, portent tous le gène, à la fois atroce et plein de charme, d’une époque victorienne qui n’en finit pas dans son agonie : « pas une vie, juste de la mort galvanisée ». Huxley avait un don particulier pour la satire, pour ce grain de sable vicieux qu’il introduit dans les interstices de ses phrases plus souvent gonflées d’ironie que de poésie, et qui détruit la respectabilité, l’emphase, le culot avec lequel ses personnages s’agitent sur ces petites scènes de théâtre réduit. Dans Les Claxton, il nous offre l’image, à la fois hilarante et déprimante, d’un couple bourgeois qui réussit à combiner philistinisme et progressisme, au risque de transformer sa progéniture en monstres émotionnels. Le Sourire de la Joconde, dans les interstices de ses conventions qui ne visent qu’à étouffer la grande affaire qu’était encore le sexe, est le récit d’une passion fatale dont le sceau était pourtant exhibé dès le départ sous nos yeux et ceux de ses victimes. La Cure de repos transporte son petit drame anglais sous un soleil florentin à la Puccini, pour mieux rejouer l’opposition classique entre la névrose et la froideur des Anglais, et la vitalité opportuniste du monde latin ; cadre italien qui revient dans Le Petit Mexicain, où cette fois ce sont les trésors de ce pays enchanteur qui deviennent un véritable fardeau de richesse, impossible à monnayer et bientôt mutilé par les hoquets de l’histoire, sur fond de possession vampirique de la jeune génération abandonnée au fascisme par des aînés occupés de leurs seuls plaisirs égoïstes ; Italie tant aimée d’Huxley, où dans Le Petit Archimède, ce schéma culmine dans la transformation d’un être à la fois innocent et génial, en une victime sacrificielle des pulsions de respectabilité mesquine. Chawdron, enfin, débute sur un postulat à la Henry James, où l’autobiographie d’un homme indigne nourrit le discours-fleuve d’un homme indigné, celui qui, tel Huxley, voyait dans l’Angleterre une image dégoûtante, « un plat de légumes servi dans une pension de Bloomsburry ».

 

25.05.2026

 

 

« LE RETOUR DE GUSTAV MAHLER »

DE STEFAN ZWEIG

 

Incarnation par excellence de la Vienne fin de siècle, dont il fut surtout la victime la plus sinistre de la destruction, Stefan Zweig, quand il était encore un poète inconnu à la moustache fine qui hantait les cafés d’une capitale encore impériale pour peu de temps, ne pouvait manquer, s’il souhaitait s’inscrire dans ce qu’on ne nommait pas encore la modernité, de croiser la route de Gustav Mahler, l’homme qui, bien plus que la Seconde Ecole qui traçait sa route dans son sillon, incarnait ce choc de la tradition et de l’exigence, du glacier des conventions et du feu créateur. Les rencontres entre les deux hommes furent rares, et comme ancrées aux extrémités de chaque vie : à l’aube de celle de Zweig, le simple fait de croiser la petite silhouette de Mahler dans la rue, qui était suffisant pour être raconté à ses camarades de café comme un événément cosmique ; au crépuscule articulo mortis de celle de Mahler, le corps presque déjà cadavérique d’un grand homme qu’on ramène sur un paquebot pour mourir dans son pays, à l’image de Tristan blessé à mort au troisième acte – et que le futur auteur du Monde d’hier, avide de cette image historique, dévore du regard autant que possible, quitte à fâcher la future veuve. Autour de Zweig, s’est cristallisée l’image fragile et parfois éteinte de toute une culture raffinée, dépôt séculaire de textes et de sons, dont le suicide aurait coïncidé avec le sien. En lisant « Le Chef d’orchestre », poème que Zweig offrit en hommage à Mahler en 1910 (le compositeur encore vivant pour peu de temps), on retrouve à un niveau presque sentimental, les grandes métaphores de concours d’éloquence que la prose de l’époque pouvait appliquer à n’importe quel grande figure de la Kultur : toute la rhétorique de la masse, avec ses vagues, ses éclats de lumière, et parmi eux le chef démiurge maîtrisant le chaos, en images parfois étonnantes : « Comme un dauphin hors du labyrinthe / Déchaîné et cinglant de la musique en fusion ». Mahler mort, devint en revanche l’une de ces présences fantômatiques de l’histoire, sur lesquelles Zweig serait de plus en plus habile à discourir. « Celui qui a vécu, jeune, ces dix années de l’Opéra sous la direction de Mahler a vu sa vie s’enrichir de quelque chose dont les mots ne peuvent donner la mesure » : ces quelques lignes de Stefan Zweig, qu’on trouve dans son article Le Retour de Gustav Mahler, paru en 1915 dans la Neue Freie Presse (publication autour de laquelle toute ce que Vienne comportait de talents littéraires circulait dans une giration d’opportunisme ou de dégoût), rendent un son plus sincère : si « l’homme démonique » porte un parfum de volonté nietzschéenne s’imposant à la foule, et faisant de l’artiste un Maître (à penser) auquel se soumettre, Zweig ne touche jamais aussi juste que lorsqu’il discerne, dans le magistère de Mahler, la permission de « créer au milieu de notre monde fragmentaire, à partir de matériaux terrestres friables, une heure ou deux d’éternité » – sans doute la définition la plus belle et la plus méconnue qui ait jamais été donnée aux symphonies d’un génie foudroyé.

 

25.05.2026

 

 

« CHEZ BORGES »

D’ALBERTO MANGUEL

 

En 1964, un jeune lycéen qui, après les heures de cours, gagnait quelques sous en époussetant les rayonnages de la librairie Pygmalion de Buenos Aires, se vit proposer par l’un des clients, Jorge Luis Borges, de lui faire la lecture. Trois ou quatre fois par semaine, il se rendait dans la Calle Maipú, et à peine la bonne lui avait ouvert la porte, que l’écrivain aveugle l’accueillait et, sans transition, lui annonçait : « Lirons-nous Kipling, ce soir ? ». Ce lycéen, Alberto Manguel, auteur depuis d’une magnifique Histoire de la lecture, a rédigé en 2003 ses brefs mais très beaux souvenirs de cette expérience – souvenirs sobres et lumineux, que nous traversons avec autant de bonheur que nous en avons à revisiter régulièrement les fabuleux labyrinthes, les essais fascinants et les épopées miniatures de l’écrivain par excellence. « Pour Borges, l’essentiel de la réalité se trouvait dans les livres ; lire des livres, écrire des livres, parler de livres. » Cette exigence, totalement liée à la personnalité de cet homme paradoxal dont il est possible de dire que « son univers était entièrement verbal », Manguel la reprend à son compte dans les courts tableaux qu’il nous offre : la description de l’appartement de Borges, avec sa bibliothèque personnelle dont le caractère réduit, ramassé, restreint à des passions littéraires filtrées par des décennies de lecture, apparaissait en proportion inverse d’une connaissance livresque presque aussi illimitée que la désormais proverbiale bibliothèque de Babel. Alberto Manguel, sur le ton circonspect, lettré, respectueux, mais aussi empathique que distancié lorsque cela est nécessaire, nous parle de la mémoire colossale de cet homme qu’il admire toujours et qui a tant compté pour lui ; de ses goûts qui pouvaient exclure jusqu’à des pans entiers du panthéon romanesque ; de sa syntaxe nourrie de sa connaissance de l’anglais et de l’allemand, qui était parvenue à transformer la langue espagnole et à placer Buenos Aires sur l’atlas des capitales de la littérature ; des tigres pour lesquels, depuis son enfance, il avait une passion allégorique. Si Manguel n’a pas été le seul à faire la lecture à Borges, il a indubitablement été le seul qui soit parvenu à en inscrire la pratique dans un hiéroglyphe où l’activité littéraire acquiert la densité d’un peradam, d’une monnaie d’échange dans un autre monde que la littérature seule parvient à créer. L’historien de la lecture nous introduit aussi dans le salon du couple Adolfo Bioy Casarès et Silvina Ocampo, la trinité étonnante qu’ils composaient consacrée au pouvoir des mots célébré autour d’un mauvais repas, le dialogue inépuisable qui les unissait, donnant naissance à des livres répondant à d’autres livres, et qui aujourd’hui nous apparaît comme le mirage impossible à recréer d’une époque idyllique où de telles constellations pouvaient se lever du côté de la Croix du Sud. « Il y a des écrivains qui tentent de mettre le monde dans un livre. Il y en a d’autres, plus rares, pour qui le monde est un livre, un livre qu’ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges était de ceux-là. »

 

25.05.2026

 

 

« UNE ADOLESCENCE DU SIÈCLE :

JACQUES RIVIÈRE ET LA N.R.F. »

DE JEAN LACOUTURE

 

Mort en 1925, de la fièvre typhoïde, en laissant un corpus critique promis à s’éroder avec son époque, et une œuvre romanesque à la fois décevante et inachevée, Jacques Rivière, dont le destin devait être d’élever une petite revue fondée par un groupe d’amis au rang de première revue littéraire d’Europe, reste une figure méconnue, qu’on a plus de chances de croiser en traversant les royaumes d’autres auteurs, sans jamais obtenir davantage que quelques reflets incertains : compagnon d’études d’Henri Fournier (le futur Alain-Fournier du Grand Meaulnes) dont il devait épouser la sœur ; éditeur de Marcel Proust comme expert en marquetterie d’extraits publiables de l’œuvre la plus rétive à l’arbitraire du fragment ; correspondant perplexe des convulsions métaphysiques d’Antonin Artaud. La vie, si brève fut-elle, de l’homme qui sut « prendre, à trente-deux ans, la direction de la N.R.F., cette revue qu’il a vue naître à son image et croître à sa mesure ; et pouvoir en faire la ‘’rose des vents’’ de la littérature française, le point d’eau de tous les arts de son temps, le lieu de convocation où l’adolescence du siècle serait appelée à maturité », selon les mots de Jean Lacouture, mérite pourtant l’ample attention que celui-ci lui porta dans sa biographie (près de mille pages) parue en 1994. Journaliste d’habitude plutôt porté aux figures modernes où l’aventure n’est pas un simple mot d’ordre, mais la clé même de toute une existence, qu’il s’agisse de De Gaulle, des Jésuites, de Malraux ou de Hô Chi Minh, Lacouture n’est pas forcément l’auteur qu’on attendait pour décrire, avec son habituel lyrisme (goût incantatoire des énumérations, relâché candide des réitérations), l’histoire d’un homme qui, en dehors de sa captivité en Allemagne pendant la Grande Guerre, put intégralement se résumer à une cataracte de pensées et d’audaces, de goûts et de passions, de lectures et de manuscrits, en un mot une pure histoire de l’esprit, telle que la France du début du 20ème siècle était encore capable d’en susciter. Mais une biographie de l’interlocuteur privilégié de Gide, de Claudel, de Proust, de Saint-John Perse, de Mauriac, n’est-elle pas, somme toute, le cas limite de la manière dont la personnalité de Lacouture se retrouvait dans l’objet de ses fascinations ? Car comme lui, Rivière venait de Bordeaux, était passionné de sports et d’aviations, avait même ce goût plutôt pervers de la tauromachie ; et surtout, s’était coltiné en les vivant dans sa chair, les contradictions de la foi chrétienne et des plaisirs, comme les convulsions sanglantes de l’histoire, soit exactement tout ce qui a pu faire vibrer le travail de Lacouture, depuis les champs de bataille de la décolonisation jusqu’aux livres reparcourus avec délices, tel Montaigne dans la librairie. Au fil de ces pages touffues, émerge l’horizon d’une conviction absolue : que le plus grand fait de gloire de Rivière, replaçant tous ses autres efforts, littéraires, politiques, amoureux, sous une fine couche de poussière, demeurera « le succès prodigieux de la N.R.F. (toute la littérature française, moins les cacochymes, les dadas et les maurassiens – et dix mille abonnés) ».

 

09.06.2026

 

 

« LES SORCIÈRES D’EASTWICK »

DE JOHN UPDIKE

 

Comme les sorcières de Macbeth, elles sont trois, à composer dans cette Nouvelle-Angleterre du Vietnam et de la révolution sexuelle, dans la petite ville fictive d’Eastwick, un coven de divorcées, à la fois libérées et désabusées : il y a Alexandra Spofford, la sculptrice ; Jane Smart, la violoncelliste ; et Sukie Rougemont, la journaliste. Elles se sont débarrassées de leurs maris (en les transformant en bocal de poussière, en fagot d’herbes sèches, en set de table plastifié), pour des liaisons adultères et des vies professionnelles où une morne incertitude accuse le mouvement de son balancier au fil des saisons. Jusqu’au jour où un homme à la fois mystérieux et excentrique, Darryl Van Horne, débarque avec son aura new-yorkaise où les vices de la métropole, nouvelle incarnation de Sodome aux yeux des fidèles de la paroisse, est mêlée aux prétentions des goûts pop contemporains et au charabia d’une science devenue nouvel objet de crédulité. Comme attendu, réminiscent de la figure du Diable qu’étaient censées aduler les sorcières autrefois persécutées avec un exemplaire du Malleus Maleficarum dans une main, Van Horne les séduit toutes les trois, attirées dans son luxueux manoir où elles expérimentent de nouveaux plaisirs aux notes sapphiques. Alexandra, Jane, Sukie, constatent à mesure que le roman avance, que leurs pouvoirs, jusqu’alor assez évanescents, vont en se renforçant au contact de cet homme à la fois hystérique et glacé ; jusqu’au jour où une rivale viendra leur voler ce qu’elles avaient considéré comme leur revenant de droit, ce qui leur fera commettre un acte si effrayant que ses conséquences les pousseront à s’invoquer de nouveaux maris enfin en accord avec leurs personnalités, et à se disperser dans d’autres contrées. Les Sorcières d’Eastwick, qui se veut une comédie féministe où les confidences circulent sous la forme de bavardage téléphonique, ont leurs victimes sacrificielles : d’un côté, l’homme adultère harcelé par une épouse pudibonde, qui ne se libère que dans un geste destructeur ; de l’autre, la jeune fille orpheline, dont l’innocence attend d’être profanée, et que la jalousie du coven lamine avec une terrifiante cruauté. Dans l’œuvre de John Updike, chroniqueur enchanté d’une Amérique plus provinciale que citadine, auteur toujours attaché à la beauté de sa prose comme un prêtre peut l’être à la mosaïque de ses citations du dimanche, c’est un pas de côté vers le fantastique, dont le lecteur est en droit de s’interroger sur la manière dont il parvient, filet d’huile incertaine et floue, à se mêler aux grandes eaux de l’élégance syntaxique, à la minutie du détail, à l’attachement absolu pour le brillant imparable de la réalité. C’est sur ce sentiment presque claustrophobe de la forme maîtrisée, jamais abandonnée à une pure force fantastique, que le roman se referme, parenthèse où chaque portrait de femme a comme le reflet suspect d’une apparence trop travaillée. Le coven d’Updike, coquillage au nacré virtuose d’americana, reste pauvre en ombres du Brocken : la netteté sèche d’un Grant Wood, sans la flambée du bûcher satanique.

 

10.06.2026

 

 

« LE CONSEIL D’ÉGYPTE »

DE LEONARDO SCIASCIA

 

Toute la bibliographie de Sciascia pourrait être considérée selon une double focale temporelle : au premier plan, l’écrivain qui affronta le grand sujet de son époque devenu celui de son oeuvre, la mafia, avec toutes ses ramifications fissurant les colonnes de l’histoire italienne et s’enfonçant dans la psyché de tout un peuple ; mais aussi, dans des autrefois en apparence seulement plus apaisés, d’étonnants trous noirs, moins des préfigurations que des variations achroniques autour de thèmes similaires. Paru en 1963, protégé par le mystère lumineux de son titre, Le Conseil d’Égypte appartient à cette seconde catégorie, et nous ramène dans la Sicile de la fin du 18ème siècle, d’abord au moment où les Lumières et leurs idéaux progressistes pénètrent une île aux mentalités arc-boutées sur les privilèges et les préjugés, puis à celui, jumeau, où la Révolution française est devenue une tempête européenne menaçant désormais d’emporter avec elle toutes les sortes de mensonges, dont ceux des aimables faussaires qui ont cru pouvoir jouer avec les deux Histoires, la grande et la petite. Tout part d’un canular (bien réel) élaboré à Palerme, à partir de 1782, par un abbé, don Giuseppe Vella, qui à l’occasion de la visite d’un dignitaire mahométan, a l’idée de forger, en profitant de l’ignorance généralisée de la langue arabe, et à partir d’une banale vie de Mahomet, un recueil de textes, intitulé Le Conseil d’Égypte, censé prouver que la plupart des possessions des nobles siciliens usurpent en réalité des biens de la Couronne. Quel était le but véritable de Vella ? La cupidité, l’ambition, mais aussi le désir féroce d’une revanche sociale désirant vaincre et annihiler le carrousel des ridicules aristocratiques (auxquels Sciacia n’offre aucun visage, juste la musique d’un bavardage obtus et ridicule) – sont quelques-unes des réponses qu’apporte un roman dont le ton, d’abord faussement détaché et volontairement déroutant, prend bientôt, tout comme ses créatures, la route de la violence historique. Au jeu dangereux, mais non dépourvu d’une aura artistique fascinante, de Vella, succède celui de son ami l’avocat Di Blasi, sympathisant des Jacobins français, qui prend le relais de ce fantasme historique en organisant une insurrection en Sicile, au nom de la lutte contre « notre société, qui est imposture en soi, imposture juridique, littéraire, humaine… ». En 1795, la roue idéologique a tourné, les idées n’amusent plus les rois, et l’atroce tempo médiéval qui semble avoir toujours possédé la Sicile se fait entendre à travers les scènes atroces de la torture que subit Di Blasi avant son exécution, de la main d’un prisonnier achetant ainsi sa libération. Que « le mensonge est plus fort que la vérité » est une affirmation à laquelle Sciascia se garde bien de donner quelque sens dogmatique que ce soit ; il se glisse dans les interstices de ce dossier comme il put le faire pour des assassinats mafieux, et en bâtissant avec une parfaite maîtrise le crescendo qui transforme l’anecdote de faussaire en drame humain bouleversant, reste fidèle à un pur credo littéraire :  « D’aucuns diraient : l’histoire, moi je dis : la fable. »

 

13.06.2026

 

 

« DE LA MORT SANS EXAGÉRER :

POÈMES 1957–2009 »

DE WISLAWA SZYMBORSKA

 

Beaucoup de ceux qui pensaient s’y connaître en littérature, furent pris d’un rire nerveux, lorsqu’en 1996 le prix Nobel de littérature revint à une poétesse polonaise dont, a priori, peu de mandarins de la critique avaient entendu parler, et encore moins en France, où aucune traduction n’était disponible. Et pourtant, à cette date Wislawa Szymborska était dans son pays une gloire nationale, dont les recueils avaient lentement mais sûrement émergé, au fil des décennies, du glacis soviétique, avec leur voix singulière, se défiant d’emblée de toute affirmation, creusant un sillon paradoxal fait d’images qui ne sont bâties que pour mieux être détruites d’un mot banal ou terrible. Aujourd’hui, l’anthologie préparée et traduite par Piotr Kaminski, qui couvre l’ensemble des recueils parus du vivant de Szymborska, permet de partir à la découverte de cet art poétique où, après avoir écarté le rideau transparent d’une feinte naïveté, il faut écouter cette voix nous faire cette simple proposition : « Étaler son zigzag sur la substance des choses / Brocarder l’ornement ». La poésie de Szymborska se méfie des mots exotiques récoltés comme de fascinants fossiles : elle s’empare de choses simples, pour mieux les retourner en des fragments de réalité qui semblent d’abord nous faire l’offre suspecte d’un scintillement, une prestidigitation qui aurait fui les draperies du music hall pour s’offrir en pleine rue, à deux pas du petit épicier : « La pantoufle dorée piétine l’éternité, / moralité pesante chassée d’un coup de chapeau, / le zèle incorrigible de recommencer demain. » Pour elle, il n’y pas d’éternité, mais plutôt des instants qui se détachent sur un fond douçâtre, trop neutre, et qu’il s’agit d’inspecter sous tous les angles, y compris celui de leur propre non-existence, avant de faire comprendre au lecteur que sous cette réalité en scintille une autre, plus subtile, plus délicate, surtout plus difficile, mais qui n’est pas moins riche en expériences de l’âme. C’est pourquoi ses poèmes ressemblent souvent, comme le dit le titre d’un de ses poèmes, à un « discours au bureau des objets trouvés » ; mais loin des boîtes surréalistes de Joseph Cornell, ce bureau poétique est plutôt un office de la magie, où tout ce qui apparaît suggère aussitôt l’acte de sa propre disparition – acte de modestie face à la dureté de l’existence, qui se double d’un acte de fierté secrète, celui d’avoir percé certains secrets, et de les avoir disposés au grand jour, enveloppés dans la certitude que le spectacle du néant occupe les meilleures places. « Je crois en la main suspendue, / je crois en la carrière brisée, / en des années de travail pour rien. / Je crois en un secret emporté dans la tombe. » Celle qui ne parlait de son prix Nobel qu’en l’appelant « la catastrophe de Stockholm », tant elle en détestait la publicité inhérente, ne désirait somme toute que poursuivre ce staccato faussement modeste (« Dur de prendre le monde en flagrant délit d’autrement ») et qui, fidèle au mot de Hoffmansthal, sait capturer la profondeur en restant à la surface : « Langue, pardonne-moi, d’emprunter des mots graves, / et de faire l’impossible pour qu’ils paraissent légers. »

 

13.06.2026

 


« LES BIJOUX INDISCRETS »

DE DENIS DIDEROT

 

Encore à l’aube d’une œuvre que, pour sa part romanesque, on ne peut la qualifier telle qu’avec le sourire, tant elle s’est efforcée de faire craquer au gré de son seul désir toutes les convenances et conventions du genre, le jeune Diderot n’avait qu’à peine trente ans lorsqu’il publia en 1748, sous le sceau de l’anonymat, et avec le Monomotapa comme lieu fictif de publication, ses Bijoux indiscrets, dont la réputation d’indécence devait le poursuivre toute sa vie, pour le plus grand malheur de l’encyclopédiste sérieux et de l’avide critique de salons de peinture. Tout part d’une imitation du Sopha de Crébillon, qui venait de faire fureur dans les cercles parisiens : un cadre exotique africain, dont le travestissement fantaisiste de la société française ne dissimule pas grand-chose, est le prétexte d’une fantaisie scabreuse. Le sultan Mangogul convoque le génie de son royaume, Cucufa, qui lui remet un anneau d’argent permettant, lorsqu’il est dirigé vers une femme de la Cour, de faire parler, plutôt que sa bouche toujours suspecte de duperie, les bijoux qu’elle porte sur elle et qui ont été les témoins objectifs de toutes ses frasques. Ces bijoux de femmes, « la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruise dans les choses », ne sont bien entendu pas des bijoux, mais la partie la plus intime de l’anatomie féminine. Dans la question « Qui sait ce qu’un bijou peut savoir de l’âme ? », il suffit de remplacer un mot par un autre, pour que l’écume superficielle de la mondanité laisse place à l’une de ces interrogations métaphysiques que Diderot savait avec tant d’esprit jeter sur la page avec une sprezzatura parfaite. « Le caquet des bijoux » est donc bel et bien une prosopopée des vagins, affranchis de toute pudibonderie, laissant libre cours à l’historique de leurs exploits, que ce « bijou » se soit senti « fréquenté, délabré, délaissé, parfumé, fatigué, mal servi, ennuyé, etc. ». Le Congo de Mangogul est cependant bien plus qu’un exercice de style brodé sur une France de Louis XV où les hypocrites « bramines » cachent de vils Jésuites. Diderot nourrit l’énergie de son récit à la fois parodique et philosophique aux meilleurs sources, à la croisée des voyages de Gulliver, des Mille et Une Nuits et des racontars de Brantôme. Les Bijoux indiscrets sont une mosaïque de contes diversiformes, au collier de noms précieux invraisemblables, où s’enchaînent dissertations savantes, confessions excitées, visions fantastiques, obscénités polyglottes, inventions farfelues, unies par un style n’obéissant qu’à son seul et parfait instinct, où cohabitent l’invocation de Platon et des « muselières ». Les dévotes, les prêtres, les soldats, les courtisanes, nul n’en sort indemne – mais très loin des « images sales et cyniques » qu’un critique de l’époque se contenta d’y lire, ces Bijoux que Diderot ne reniait qu’avec le plus grand embarras, alors qu’ils furent l’un de ses plus heureux défis de mystificateur et d’imitateur, forment un petit volume qui, plutôt qu’à l’Enfer de la Bibliothèque Nationale, appartient au meilleur de la veine libertine lorsque, chose la plus importante au monde, elle oublie de se prendre au sérieux.

 

16.06.2026

 

Illustration : Vincent van Gogh, Romans parisiens, 1887, huile sur toile, vente Sotheby’s, 21 novembre 2025 (détail)

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