SHELF LIFE
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William H. Gass

William H. Gass (1924–2017) fut l’une des figures majeures de cette littérature américaine du vingtième siècle, moderniste, référentielle, ludique et exigeante, que l’on a l’habitude de rassembler sous l’étiquette à la fois simpliste et lugubre de postmodernisme, aux côtés d’auteurs comme Donald Barthelme, John Barth ou William Gaddis (Thomas Pynchon, le seul encore vivant à ce jour, étant d’une génération différente). L’œuvre importante de Gass, faite de romans (Le Tunnel), de nouvelles (Sonate cartésienne) et de nombreux essais sur la littérature, n’a connu en France, malgré les efforts admirables de traducteurs comme Marc Chénetier ou Claro, qu’une réception oscillant entre la politesse envers ce qu’on ne comprend pas, et l’hostilité envers ce qui, comme le disait Spinoza, est « aussi difficile que rare ». Nous publions ici un texte inédit en français, paru en novembre 2007 dans le Saint Louis Magazine, dans lequel Gass évoque son chemin dans la forêt des livres, depuis les premières lectures jusqu’à sa fabuleuse bibliothèque privée riche de vingt mille volumes. Nous avons conservé le titre original, Shelf Life, car il est riche d’un jeu de mots intraduisible : une « vie parmi les étagères » de livres, bien sûr, mais en sachant que la shelf life est aussi la durée de conservation d’un livre dans une bibliothèque, avant qu’il ne soit jeté ou vendu…
Je vis dans une bibliothèque. Quand j'étais jeune, désireux de quitter le nid bien que je sois aussi incapable de voler qu'un dodo, j'imaginais une nouvelle vie magique pour moi en Nouvelle-Zélande. Comme je ne savais rien de la Nouvelle-Zélande, sauf qu'elle se trouvait aux deux extrémités de la terre et qu'elle avait des règles contre l'importation de mauvaises habitudes dans le pays, ma Zélande pouvait être rêvée comme je le voulais, à l'abri de toute connexion familiale et donc sans maladie ni colère, ses jours doux, ses nuits sereines. Là-bas, les arbres portaient des livres au lieu de fruits, et on buvait des sodas tirés de gourdes dont les jus avaient été bénis par les dieux indigènes. J'y naviguerais comme matelot sur un navire dont la description viendrait de Joseph Conrad et dont le cours serait tracé par Robert Louis Stevenson. S'évader par le livre coûtait moins cher qu’avec un billet, et quand on partait avec le livre, on était toujours à la maison à temps pour le dîner.
Puis, pendant la Seconde Guerre mondiale, j'ai réellement navigué sur l'océan bleu. La mer était tout ce qui avait été écrit à son sujet. Elle n'était jamais bleue; elle avait ses humeurs ; il y en avait beaucoup; et elle était à chaque coup de cloche plus belle que les coups de cloche précédents. Les jours calmes, sa surface était la peau d'une créature endormie. Je lavais mes sous-vêtements en les attachant à l'extrémité d'une corde et en les laissant traîner dans l'eau comme si je pêchais une plus grosse prise, peut-être un costume. Là, ils se remplissaient de sel tout en étant bien nettoyés, de sorte qu'il n'était plus conseillé de les porter. J'ai décidé de ne plus porter de sous-vêtements, ce que j'ai réussi à faire pendant un court laps de temps, jusqu'à ce qu'un délateur raconte tout à mes supérieurs, qui étaient nombreux. Des années plus tard, rangés dans des tiroirs chez moi, mes caleçons sentaient encore le sel.
J'étais un officier passivement désobéissant, souvent confiné dans mes quartiers, où je lisais tous les livres lisibles à bord. Ce lot se composait d'une poignée d'Hemingway et d'une pincée de Faulkner. Sinon, je jouais aux échecs avec un autre misérable qui n'était jamais confiné dans ses quartiers mais qui était toujours là de toute façon. En raison de mon incompétence exemplaire, j'ai été promu (c'est la façon de faire dans la Marine) au poste d'Officier Top Secret. On m'a donc confié la combinaison du coffre-fort du navire, où des livres de codes et de chiffres, imprimés sur du papier soluble et lestés de plomb, vivaient dans un isolement silencieux, à l'exception de la compagnie qu'ils tenaient à l'alcool médicinal du navire. Dans cet espace sécurisé, de la taille d'une chambre d'hôtel, je me rendais régulièrement, fermais sa lourde porte blindée, prenais une gorgée de brandy et lisais les mêmes Hemingway et Faulkner que j'avais déjà savourés à plusieurs reprises, mais avec une tranquillité ininterrompue et une attention non distraite, un peu comme dans ma Nouvelle-Zélande de rêve, jusqu'à ce qu'un délateur raconte tout à mes supérieurs, qui étaient nombreux. Ils ont immédiatement retiré le brandy. Je pouvais toujours m'enfermer et lire ou somnoler. Mes supérieurs semblaient satisfaits de ne pas me voir.
Pendant mes études supérieures à Cornell, j'ai passé des heures dans la bibliothèque de l'université, comme les doctorants corvéables sont tenus de le faire. J'avais un box—une petite niche dans le mur des rayonnages qui contenait une chaise en métal et une ampoule, une feuille d'acier pour écrire ou poser un livre, un rack devant mon visage pour les volumes pris sur les étagères (mais en jurant sur l'honneur de ne pas les sortir du bâtiment) et un bocal de bonbons durs dont le contenu était dangereux lorsqu'il était mouillé. Pour prendre des notes, « crayons seulement autorisés » était une règle que j'étais disposé à respecter, car, contrairement à celles de la Marine, elle avait du sens. L'édifice ressemblait à un navire à certains égards et m'emportait en douceur. Non seulement les rayonnages étaient en métal, mais le plancher était en treillis d'acier qui laissait couler une lumière déjà usée vers un sous-sol aussi lointain qu'une cale. Les marches résonnaient bien sûr un peu, à moins que vous ne portiez des baskets, mais il y avait des zones tellement éloignées de tout intérêt humain (« Nutrition », par exemple… c'était une autre époque) que les seuls sons que vous pouviez entendre étaient ceux des gardiens. Néanmoins, assis là, jour après jour dans la pénombre, ma conception de l'Eden a commencé à changer. Il n'avait pas d'emplacement sur une carte, mais était une destination déterminée par le système de classification décimale de Dewey.
Quand je ne lisais pas ou ne m'endormais pas sur une page de La Grande Chaîne de l'Être d'Arthur Lovejoy, je flânais. De haut en bas des marches métalliques. De haut en bas dans les allées métalliques. Je rôdais comme un chasseur dans une lumière tamisée jugée bénéfique pour l'enterrement de longue durée de tout volume, mais à peine tolérable si vous désiriez en lire un, mes doigts glissant parfois le long des bords des livres comme un enfant passant devant une clôture pourrait faire courir un bâton, mon regard sur les dos et leurs titres, un regard plein d'émerveillement qu'il y en ait tant, aussi morts pour moi que ces rangées et rangées de crânes dans les catacombes, à moins que je n'en retire un de leurs rangs, et que je l'ouvre, et que je lise comme Hamlet examinait le crâne de Yorick : les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre ou Le Pire Voyage au Monde d'Apsley Cherry-Garrard. Qui pourrait résister à un auteur dont le nom est Apsley Cherry-Garrard ? Je sortais le Jean-Henri Fabre pour un fils de mon directeur de thèse, le professeur Max Black, car on m'avait demandé de trouver des textes valables mais divertissants pour l'un de ses garçons. Malheureusement, le jeune homme adora mes choix et le professeur Black prolongea mon service. Apsley Cherry-Garrard a également fait un tabac. Il y avait là l'un des récits les plus poignants d'aventure antarctique jamais écrits, des pages de froid et de neige, de douleur et d'incertitude, plus un héroïsme involontaire et obstiné dont j'essaierais de me souvenir lorsque j'écrirais « The Pedersen Kid », une nouvelle qui se déroule dans une congère. Comme j'étais étudiant en philosophie, j'ai essayé de transformer en paradoxe le fait que Le pire voyage était en réalité le meilleur voyage que j'aie jamais fait.
Les gars aux pieds lourds qui gardaient l'obscurité n'aimaient pas que les lecteurs restent la nuit. On pouvait somnoler sur John Locke tout l'après-midi, ça ne les dérangeait pas, mais à 22 heures, ils commençaient à nous chasser. D'abord, ils venaient en reconnaissance pour voir qui était dans son box. Ils vous repéraient à votre lumière. Comme nos petits coins étaient ouverts comme un supermarché, si on ne te voyait pas assis là, on éteignait ta lampe. Se cacher au bon moment en se faisant mince au bout d'une allée ou en fuyant à un autre étage comme un courant d'air amusé, on attendait pour ne revenir qu'après la fermeture.
Esquiver les pas lourds de la Gestapo était devenu un jeu, mais nos capacités (et je n'étais certainement pas le seul à pratiquer cela) étaient mises à l'épreuve chaque année lorsque la bibliothèque organisait sa vente de livres. Je connaissais la succession, la sécession, la récession, la possession, la concession, la dépression, et maintenant j'allais profiter de la désaffectation. Une pièce à l'un des niveaux inférieurs était réservée et meublée de plusieurs grandes tables de bibliothèque. Sur celles-ci, des rangées de livres, dos en l'air, étaient entassées. Les sciences humaines remplissaient plus de tables que les sciences, ce qui n'était pas une surprise parce que les scientifiques ne lisaient pas, ils faisaient des tests. Et ils publiaient leurs résultats dans des revues qui coûtaient plus cher que les livres. Des rumeurs accusaient des personnes inconnues de se cacher la nuit dans les rayonnages afin d'être les premiers dans la file d'attente le lendemain matin. Mais ce n'était pas le pire dont ces sournois étaient capables. Ils prenaient en fait les livres qu'ils voulaient sur une table (littérature, philosophie, histoire) et les cachaient parmi les livres d'économie ou de statistiques, et une personne que je connais a été accusée d'avoir emporté des volumes dans une autre partie du bâtiment pendant la nuit, et de les avoir ramenés le lendemain matin comme s'ils venaient d'être choisis. Un délateur avait encore tout raconté.
La compétition était féroce, et l'amitié n'avait pas droit de cité. Chaque livre appartenait à chacun de nous, et souvent il y avait de belles prises à faire, car nos professeurs avaient parfois la décence de mourir, et leurs héritiers, par ignorance ou indifférence, déversaient la partie encombrante de l'héritage dans les poubelles de la bibliothèque. Mais ces livres n'atteignaient jamais les rayonnages. Ils seraient refusés à l'entrée (« Nous avons déjà cette édition de La Pucelle d'Orléans »). Un écrivain a dit un jour à propos des éditeurs que du refus naît la rédemption, dans ce cas parce que les livres à vendre n'auraient pas été défigurés par l'empreinte noire vantarde de la bibliothèque (PROPRIÉTÉ DES BIBLIOTHÈQUES DE L'UNIVERSITÉ CORNELL), ni percés par le sceau en relief de l'université, ni encollés avec un registre de retrait et de retour, ni embarrassés par un tatouage encré sur leur dos. Nous, acheteurs affairés, disions que nous sauvions les livres que nous tirions avec empressement du lot, d’allez savoir quelle calamiteuse destinée. Pas la mort. Ce n'était rien. Le sort le plus sombre était d'être toujours disponible mais jamais dérangé.
Je suis allé à de nombreuses ventes de bibliothèques depuis et je peux témoigner du fait que ces doublons sont rarement examinés, ou leur source respectée, car il en est sorti, comme des livres de foires, des trésors qui surpassent parfois même leurs pages: non seulement les débris que les lecteurs laissent normalement derrière eux pour marquer leur place—trombones, allumettes de cuisine, élastiques, papier d'aluminium, boucles de cheveux, marque-pages, factures, bâtons de sucettes, listes, lettres d'amour, cartes postales, timbres-poste, emballages de chewing-gum—mais aussi des photographies et des avis menaçants, des billets verts, des chèques et un brouillon de télégramme à envoyer au Haut Commissaire Allié lui demandant d'accélérer le transport de Werner Heisenberg hors d'Allemagne, tombé sur mon sol lorsque j'ai feuilleté l'un des livres d'Arthur Holly Compton après l'avoir acheté pour 50 cents lors d'une purge à la Washington University.
Les collectionneurs qui ne se soucient pas des livres mais seulement de leur rareté les préfèrent dans un état non ouvert, pur et vierge, mais de tels volumes n'ont pas eu de vie, et maintenant même cette unique chance leur a été enlevée, de sorte que, emprisonné par un plastique étouffant, étiqueté à un prix qui flatte la vanité du parvenu qui l'a acheté, un tel livre reste à l'abri de la lumière dans cave à cigares en verre comme un vin trop vieux pour être ouvert, trop cher pour être dégusté.
Alors que Monsieur Tatters, qui a son échec économique marqué sur sa page de garde comme un personnage de Dickens pourrait l'avoir par la qualité, l'usure et la saleté de son chapeau, de sa canne et de son manteau, a été enrichi par un historique : vendu neuf en 1932 pour 3,95 $, d'occasion à la Gotham Book Mart en 1947 pour 2 dollars, et successivement soldé au crayon de 75 à 50, de 35 cents à un quart au cours des décennies suivantes—possédé par deux personnes qui ont signé de leurs noms, l'une d'elles ajoutant une adresse à Joliet—jusqu'à ce qu'il termine son voyage à Saint-Louis, où il est ramassé dans une brouette ou une boîte lors d'une vente de garage ou dans un bac de Goodwill, de la façon dont j'ai trouvé mon exemplaire de The Sense of Beauty de George Santayana en 1982. Il a survécu à ses aventures aussi admirablement qu'Ulysse. Je suis plutôt libre avec mes livres et je laisserai quiconque le souhaite embrasser la couverture de The Sense of Beauty dans l'espoir d'un peu de chance dans la vie.
C'est ainsi que j'ai appris à vivre dans la bibliothèque, quels chemins prendre pour aller aux toilettes, quelles provisions faire entrer en contrebande dans ma mallette, comment rembourrer un siège dur, évaluer rapidement ce qui se trouve sur le chariot du rangeur ou trouver où il est le plus facile de lire, où il est sûr de dormir.
Il me faudrait une décennie avant de rencontrer ma première grande bibliothèque. Par « grande bibliothèque », j'entends une bibliothèque dont les fonds sont si vastes que personne ne sait vraiment ce qu'il y a dans ses sous-sols ; une bibliothèque dans laquelle des partitions de Vivaldi peuvent rester cachées pendant cent ans ; une bibliothèque dense et vaste ; une bibliothèque qui n'écarte aucun livre, qu'il soit de valeur ou non, car une bonne bibliothèque est avare, aussi fière de ses reliques qu'une église, permettant même à un roman bon marché d'être utile à l'étude de la culture dont il est issu, une institution, par conséquent, qui ne permet pas aux éphémères de s'évanouir et qui n'a pas honte de posséder la plus belle collection de romans à l'eau de rose existante ; une bibliothèque qui est restée en sécurité au même endroit et a vu, comme un sage, ses contenus vieillir, par conséquent une bibliothèque dont la poussière est la rouille du temps ; une bibliothèque qui ne ferme jamais les jours froids et qui permet aux sans-abri de se reposer dans sa salle de lecture ; une bibliothèque qui me permettra de fouiller dans ses entrailles aussi longtemps et aussi souvent que je le souhaite.
Je me rends compte maintenant que j'ai commencé ma vie à la bibliothèque en tant qu'ennemi de l'institution, ayant des rencontres difficiles avec la vieille fille au visage aigre et aux cheveux noués en chignon qui faisait taire les gens au comptoir de prêt... (Les stéréotypes sont souvent exacts, et le profilage est essentiel à l'art du roman, sinon où seraient Trollope, Thackeray et Dickens sans leurs caricatures, et comment Roger Tory Peterson vendrait-il ses guides d'oiseaux, car repérer un vacher dans mon jardin, c'est comme trouver un Irlandais dans un pub; et aucune des blagues sur un prêtre, un rabbin et un imam qui essaient d'expliquer l'amertume de leurs pintes à un Écossais appelé David Hume ne serait drôle — et qui voudrait renoncer à ça?) … Maintenant, de retour, un peu essoufflé, au comptoir d'accueil... Quand j'ai essayé, en tant que lycéen, d'emprunter Ulysse de James Joyce, on m'a dit a) que j'étais trop jeune, et b) que c'était de toute façon un livre sale, et c) que si je persistais à essayer d'obtenir des livres de ce genre, elle informerait tous mes supérieurs, qui étaient fort nombreux.
Alors que j'étais encore à l'université, bien que désormais aussi un conscrit pour la Marine, mon professeur de littérature me demanda d'écrire sur L'Amant de Lady Chatterley et je reçus de sa part une note demandant qu'on me permette de retirer ledit ouvrage des Demandes Spéciales (une cellule de détention, je suppose, pour les livres séditieux), mais la dame au visage pâle qui gardait le lot coupable refusa, soutenant que l'œuvre en question contenait des descriptions d'actes contre nature. Cette réponse provoqua un enthousiasme pour le projet que je n'avais pas auparavant, mais il n’y avait rien à faire. Agissant sur une intuition, je recherchai les exemplaires des Contes de Canterbury de la bibliothèque, seulement pour découvrir (en fait, à mon grand plaisir) que certaines parties de l'histoire de la Femme de Bath avaient été découpées au rasoir. Je trouvai des dégâts similaires sur des exemplaires de Boccace, Catulle, Pétrone et Aristophane. Il n'y avait pas de Henry Miller, mais s'il y en avait eu, ses textes alors scandaleux purgeraient sûrement leur peine. Je racontai tout à ses supérieurs, qui étaient nombreux. La dame au visage blême et à la langue acérée déclara que c'était son devoir de protéger les étudiants de la saleté. Je pensais que leur propre ignorance était une protection suffisante. La Marine m’envoya à l'école des aspirants et je ne sais pas ce qu'est devenu ce gardien particulier de la morale publique. Ils ont toujours l'air malade mais vivent éternellement.
Maintenant, chez moi, je suis entouré par près de 20 000 livres, dont peu sont rares, beaucoup non lus, aucun négligé. Ils sont là, comme les bibliothèques le sont toujours, pour aider en cas de besoin, et qui sait sur quel écrivain je devrai écrire ensuite, quel sujet deviendra soudainement essentiel, ou quelle demande arrivera qui nécessitera l'aide immédiate de livres sur—eh bien—les bibliothèques, ou le langage des animaux ou la prononciation du pidgin mélanésien, puisque mes essais ont tendance à être assignés, et non simplement sollicités, et parce que je suis facilement séduit par de nouveaux thèmes. Je peux même dire quelques mots en pidgin mélanésien, mais aucun n'est poli.
Ils sont donc là pour maintenir ma curiosité éveillée et active, pour que je me demande qui étaient les écrivains américains notables en 1894, quand Henry C. Vedder a publié son livre sur ce sujet (je viens de le tirer au hasard de mes étagères), et par conséquent pour me faire faire la connaissance de Charles Egbert Craddock et d'Elizabeth Stuart Phelps, mais aussi pour apprendre qu'Henry James est « trop malin » et que sa théorie de la fiction est honteuse parce qu'il ose supposer qu'« un roman est bon quand il est bien écrit » et « mauvais s'il est mal écrit », une opinion qui suggère une déplorable indifférence à la dimension morale du roman. Oh, comme je serais mal loti entre les mains de M. Vedder ! Bien sûr, Henry James n'a pas ignoré un seul instant la dimension morale du roman. Je m’efforce de réprimer un sourire devant ces confusions, et mon indignation devant ce jugement, afin de savourer la définition du déjeuner par John Quincy Adams (citée par M. Vedder) comme « une réflexion sur le petit-déjeuner et une insulte au dîner ».
Avant que M. Vedder ne retourne dans les obscurités d'où il venait, et qu'il mérite si justement, j'ai réussi à découvrir que le célèbre Egbert Craddock était un pseudonyme pour M.N. Murfree et que la boîte postale d'où sa première histoire a été envoyée au Atlantic Monthly se trouvait à Saint-Louis. En continuant la lecture du chapitre qui lui est consacré, j'ai appris que notre auteur mystérieux est Mary Noailles Murfree, qu'elle est issue de « la meilleure souche américaine » et qu'elle est, telle qu’elle apparut pour la première fois aux rédacteurs de l'Atlantic, une frêle et jeune petite chose. Quel fut son destin final, et ce qu’était cette meilleure souche américaine, vous ne le saurez pas, parce que c'est moi qui possède le livre et pas vous.
Mais s’emparer d’un livre au hasard est très amusant, et il ne se passe pas un jour sans que je ne choisisse à l’aveugle une conquête et que je ne lise une page de celui-ci pour être mystifié, informé, surpris, ravi et offensé.
Mes livres sont là pour me consoler du monde, car seuls les méchants peuvent se réjouir de l'état actuel des choses, tandis que les vertueux se disputent sur les raisons de notre malheur et menacent de se battre pour savoir qui est responsable de la misère de tant de millions de personnes, augmentant ainsi le nombre d'hypocrites, de chacals et de canailles.
Parmi eux, ceux qui écrivent des livres. Aucune occupation ne peut garantir la vertu comme le travail acharné fait les muscles, et seule la sainteté l'exige comme une part de sa pratique. Ainsi les écrivains écrivent, peut-être améliorant leurs textes de temps en temps, mais rarement eux-mêmes.
Mais les livres—les livres sont en désaccord silencieux, comme les esprits des nombreux lecteurs de la bibliothèque, sans la moindre perturbation; et dans cette paix, nous pouvons observer à quel point les idées sont belles, intelligentes, caractéristiques, significatives, comiquement absurdes; car ici, dans les rangées colorées qui semblent faire danser les bibliothèques, le monde existe tel que l'esprit humain l'a reçu et conçu, mais transformé en un royaume supérieur de l'Être, où la vertu est la connaissance comme le prétendaient les Grecs, où même la connaissance du pire doit être valorisée autant que toute autre et où des événements aussi particuliers que n'importe quelle histoire d'amour, élection ou champ de bataille sont remplacés par leurs descriptions—par des récits comme le voyage blanc et froid d'Apsley Cherry-Garrard à travers la page blanche et froide—car ces volumes sont des banques de connaissances et sont des exemples, soigneusement construits, de nos types de conscience humaine, d’une vigilance qui est aussi bien momentanée, fragile et souvent confuse. Parmi les étagères, où les philosophes campent leurs troupes, il y a une guerre de mots - une guerre du seul genre supportable - une guerre de positions choisies avec soin, peut-être sans problèmes résolus, mais sans verser le sang ; des étagères où le triomphe humain et ses souffrances sont dépeints par des écrivains qui se souciaient au moins assez de leur vie et de ce monde pour prendre la plume. Thucydide le savait quand il disait, à propos du conflit qui eut lieu dans le Péloponnèse, cette guerre est la mienne. L'Histoire n’a lieu qu’une fois. Les histoires se répètent de lecteur en lecteur.
Chacun de ces livres est un ami qui dira toujours la même chose, mais qui semblera toujours signifier quelque chose de nouveau, ou quelque chose de vieux, ou quelque chose d'emprunté, quelque chose de bleu.
Une remarque qui me rappelle que je dois aller voir la reine Victoria. Je lui ai promis une visite. Elle est dans les piles qui se trouvent maintenant dans mon sous-sol. Dans la biographie de Lytton Strachey. Toujours ronde, un peu négligée. Toujours Reine.
Illustration : William H. Gass dans sa bibliothèque personnelle à Saint Louis, photographié par Bill Stover




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