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COMMENT SE DÉBARRASSER DES FANS

  • il y a 16 heures
  • 3 min de lecture

avec une lettre inédite d’Evelyn Waugh



Le vingtième siècle a vu l’explosion, dans le petit monde de la littérature de plus en plus globalisée, d’un phénomène aussi significatif que profondément embarrassant : le fan – et en particulier, celui qui vous écrit, à vous pauvre écrivain ne réclamant que reconnaissance et rémunération, rien d’autre, et qui encombre votre boîte aux lettres (réelle ou désormais virtuelle) avec ses élucubrations, ses récriminations, ses demandes impossibles à satisfaire, parfois même ses menaces troublantes. C’est ainsi que s’est développé, en parallèle aux classiques correspondances d’écrivains, un nouveau genre de niche : la lettre de refus, le plus souvent déjà préparée, et ensuite à peine adaptée à des circonstances le plus souvent dépourvues de la moindre diversité. Il reste difficile d’égaler la réponse à la fois royale et énigmatique que E.B. White opposa au secrétaire de la Maison-Blanche qui, en 1956, l’invitait à faire partie d’un comité Eisenhower : « Je me dois de décliner, pour des raisons secrètes » (« I must decline, for secret reasons »). Quelques années auparavant, l’Anglais Evelyn Waugh (1903-1966), resté dans les mémoires de ses lecteurs pour son talent sarcastique, son humour sec, sa distance hautaine et défiante (parfois capable d’une inavouable tendresse) avec le monde qui l’entourait, envoyait à sa vieille amie Nancy Mitford une lettre dans laquelle il détaillait ses treize façons différentes (pas une de moins !) pour répondre à ce qui ne s’appelait pas encore le fan mail. Le catholicisme de Waugh (qui le classe dans la catégorie « marginale » des Anglais ayant choisi de quitter l’anglicanisme) expliquera certains choix au lecteur – qui bien entendu ne doit pas en oublier pour autant de conserver, comme Waugh le fit toujours au témoignage de Mitford elle-même, son sens de l’humour. – (P.P.)

 

27 Juillet [1952]

Piers Court

Stinchcombe

 

Ma très chère Nancy,

 

         Je ne suis pas beaucoup dérangé par les fans ces derniers temps. Moins d’un par jour en moyenne. Aucun dépit quand je dis qu’ils étaient une infernale nuisance. Je les divise en :

 

(a)        Modeste expression admirative. Pour eux, j’ai une carte disant : « Je suis ravi d’apprendre que vous avez apprécié mon livre. E.W. »

(b)        Critique impudente. Pas de réponse.

(c)         Les raseurs qui veulent juste me parler d’eux. Carte disant : « Merci pour votre lettre intéressante. E.W. »

(d)        Critique technique, par ex. si on a fait partir un personnage pour Salisbury depuis la gare de Paddington. » Carte : « Un grand merci pour votre appréciable suggestion. E.W. »

(e)        Modestes aspirations d’écrivains en devenir. Si intéressant, une lettre de découragement. Si inintéressant, une carte.

(f)          Demandes de clubs universitaires pour une conférence. Refus imprimé.

(g)        Demandes de clubs catholiques pour une conférence. Acceptation.

(h)        Etudiants américains en « atelier d’écriture » qui écrivent des thèses sur quelqu’un et désirent, virtuellement, qu’on écrive leur thèse à leur place. Refus imprimé.

(i)          Touristes qui s’invitent dans votre maison. Refus imprimé.

(j)          Manuscrit envoyé pour avis. Retour à l’envoyeur sans commentaire.

 

J’ai également quelques cartes avec ma photographie dessus que j’envoie aux nonnes.

Dans le cas de lettres très impudentes de femmes mariées j’écris au mari en l’avertissant que sa femme tente d’entrer en correspondance avec des hommes étranges.

 

Oh et bien entendu

(k)        Collectionneurs d’autographes : pas de réponse.

(l)          Hindous & Allemands demandant des exemplaires gratuits de votre livre : pas de réponse.

(m)      Très riches Américains : lettre polie. Ils sont capables d’acheter 100 exemplaires comme cadeaux de Noël.

 

Je pense que cela couvre plus ou moins le sujet.

 

Bien à toi

        E

 

Illustration : Henri-Pierre Danloux, Portrait de Jean-François de La Marche, 1793, huile sur toile, Musée du Louvre, Paris (détail)



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