CHIEN DE PRINTEMPS
- 19 mai
- 7 min de lecture
Richard Gaitet

« On se vautrait dans l’échec… avec enthousiasme. »
Mon grand-père René, charcutier-traiteur dans l’Ain, me racontait souvent une anecdote qui faisait sa fierté. Au milieu des sixties, à Lyon, il avait été embauché pour superviser la cantine du tournage d’un film sur la révolte des canuts de la Croix-Rousse, avec Lino Ventura et Marlène Jobert. Le titre était, disait-il, « Sois la soie », écrit et réalisé par un certain Alexandre Trannoy à partir d’une vaste documentation sur les insurrections ouvrières de 1831-1849. Or, en sympathisant avec Lino autour d’une terrine aux cèpes, mon grand-père s’était vu proposer un petit rôle dans une scène d’émeute. Mais… « Ils ont perdu les bobines ! », disait-il en rigolant. « Toutes les bobines, pas juste la mienne, hein ! »
En 2010, peu avant ma seule expérience de scénariste de cinéma pour « Si tu voyais son cœur » de Joan Chemla, je rencontre l’épatant Avril Tembouret, qui m’impressionnera par la rigueur passionnée de ses documentaires consacrés aux créateurs de « Valérian », Mézières & Christin. De café en café, Avril commence à me parler… d’Alexandre Trannoy (1926-1980), ce cinéaste maudit qui n’a jamais réussi à terminer un film en trente ans malgré de solides amitiés avec Marlene Dietrich ou Jean Rochefort. C’est alors qu’Avril, accompagné de son compère Vladimir Rodionov, est devenu détective public, cherchant quinze ans durant la trace de ce « chat noir » du 7e art qui n’allait que de banqueroutes en incendies, d’accidents de bagnole en météos capricieuses, de Capri au Nouveau-Mexique.
Leur quête-enquête existentielle, pudique et poétique, sort enfin en salles ce 8 avril. Dans « L’œuvre invisible », Jean Rochefort, Anouk Aimée, Claude Lelouch ou Jacques Perrin évoquent avec tendresse leurs souvenirs d’un homme « pas fiable », Jean-Claude Carrière raconte avec délice quand Trannoy lui demandait de scénariser un film « après le tournage » tandis qu’Edouard Baer se saisit du vertige d’avoir failli le jouer dans un biopic qui, lui aussi, ne vit jamais le jour.
Ne serait-ce que pour mon pépé (qui n’apparaît pas, hélas, dans le film d’Avril et Vladimir), foncez voir la malheureuse énigme de ce Don Quichotte du grand écran !
(8 avril)
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Chien de printemps. Il s’en fallut de peu, trois secondes à peine, pour que je percute à vélo, ce midi sous le soleil chaud, Patrick Modiano. En plein jour, l’auteur octogénaire d’« Accident nocturne » se trouvait rue des Quatre-Vents qu’il s'apprêtait à traverser d’un pas volontaire vers l’étroite rue Grégoire de Tours, en regardant à gauche mais pas à droite d’où j’arrivais poussé par l’électricité de mon fier destrier de fer à environ vingt-deux kilomètres à l’heure, ce qui est beaucoup sur l’échelle pataphysique de la situation qu’il nous convenait de régler sans heurt et si possible de toute urgence. Il m’a vu, je l’ai vu, j’ai ralenti mais sa façon brusque de retenir le mouvement de sa longue jambe droite m’a autorisé à continuer ma route en évitant un drame que je ne me serais jamais pardonné et, dans la seconde de célérité qui rassura ce prix Nobel et moi, je fus gratifié, par-delà la monture noire de ses lunettes épaisses, d’un regard de miséricorde mâtiné d’un spécimen assez net de « soupir inquiet », comme si le danger, et à cette vitesse j’étais d’accord avec lui, pouvait venir de tous les côtés dans nos métropoles bondées. En le dépassant, j’ai tourné la tête et je l’ai vu rejoindre une petite dame qu’il connaissait. Modiano serrait un sac en plastique transparent qui contenait peut-être une chemise roulée en boule mais je ne vois pas bien pourquoi vous me posez tant de questions, monsieur le commissaire.
« Il fait toujours le même rêve. Il est assis tout en haut d'un vélodrome désert et il regarde son père, agrippé au guidon, qui tourne lentement sur la piste. »
Patrick Modiano, « Une jeunesse », paru chez Gallimard en 1981, année de ma naissance.
(9 avril)
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« Depuis deux ou trois mois, il y a des mots que j’aimais beaucoup qui ont disparu. "Rouge-gorge", "pleurer", "lumière d’automne", "tendresse" aussi. Monsieur Johnson, dès que je suis avec vous, j’ai peur. On m’avait donné l’ordre de ne plus vous revoir. J’ai peur parce que je connais ce mot sans l’avoir jamais vu ni lu : "conscience" (…) Ce livre, je sais ce que c’est. Quand nous sommes arrivés de Nueva York, il y avait un monsieur avec nous qui écrivait des choses comme ça. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Ici ils vivent dans des quartiers maudits, ils finissent par se tuer. Parfois, Alpha60 les utilise. Parce que ce sont des gens qui écrivent des choses incompréhensibles. Autrefois ça s’appelait de la poésie. On croit que c’est des secrets et finalement ce n’est rien. »
Anna Karina dans « Alphaville » (Godard, 1965).
(16 avril)
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Au lycée on se balançait les répliques à qui mieux-mieux et John, mon poto dont la mère tenait un chenil et qui nous transportait entre Lyon et l’Ain dans sa BX pleine de poils qu’on surnommait Le Faucon Millenium, les connaissait sur le bout des doigts. Culte, ah ouais. Y a trente piges de là, quand j’avais presque rien lu ou vu, pas de meilleure déf’ de la gouaille que « Les démons de Jésus », le premier film de Bernie Bonvoisin – chanteur et parolier de Trust ! – sur une famille de gitans de banlieue qui, en 68, chourent du cuivre, font chier les condés et s’embrouillent grave avec des prolos siciliens dans des terrains vagues, au bar ou de retour d’un baloche, en répétant, hilares ou le pif en sang : « Moi j’fais qu’est-ce qu’j’veux ! »
J’ai revu cette comédie hard-roquefort, tournée près de Rouen, pleine de coups de tronche et de cols pelle à tarte dans la gueule, comme une madeleine trempée dans la bière. Certes, l’absence à l’écran de gitans pour parler de gitans, de même que le virilisme de supérette (moqué, quand même, par les deux principaux personnages féminins), posent un peu problème ou question. Mais la balade grand-guignol tient encore la route cabossée, en compagnie de toutes ces bonnes gueules et des dialogues très Renaud-Margerin. Au sein d’un casting globalement excellent, Nadia Farès, décédée hier à 57 ans des suites d’un malaise cardiaque dans une piscine, était impériale. Les aveugles ne pourraient retenir que sa beauté de reine marocaine en exil, mais ce serait louper sa subtilité de tempo, le tragique sous la natte. Notamment lors d’une scène de repas dans laquelle « la frangine de cœur », attaquée sur son taf de caissière, parlait d’avenir en colère froide :
« Ce travail, j’m’en contente. Si un jour je change je m’en irais loin d’ici, voilà. Très loin. Loin de tout ce merdier. Me marier, faire la bouffe… – j’dis pas ça pour toi M’man – c’est pas mon idéal de vie. Moi je vais me battre. Je peux me défendre toute seule. J’veux pas vivre dans une bulle toute ma vie, j’ai besoin d’air ! (…) De toute façon d’où on vient où on naît ça laisse de sacrées traces. J’vais te dire que t’as intérêt à être solide le jour où tu passes la frontière. »
(19 avril)
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« Profitez-en pour poser vos questions, je ne suis pas un monstre ! Comme vous avez l’air bien sages, la cacophonie s’éloigne de nous. Personnellement mais ça n’engage que moi, je vous encourage à renseigner chaque semaine – ou, grand max, par blocs de quinze jours – vos cinq actions de retour à l’emploi dans l’onglet Organisation Des Démarches (ODD) visible sur le Job Board. C’est désormais obligatoire pour que nos contrôleurs puissent évaluer votre dynamique en mouvement ou – oui monsieur, comme vous dites, vous avez raison – votre motivation. Valoriser son expérience professionnelle c’est valable tout au long de sa vie, pas seulement si vous êtes inscrit ou inscrite sur France Travail. Élaborer un profil Compétence aux petites oignons, c’est, j’ai envie de vous dire, une question de prestance. Du savoir-être. Dites-vous aussi que lorsque vous aurez réalisé un CV percutant (avec pas juste le "cordialement" qui-va-bien) ou lorsque vous aurez assisté à l’atelier Agil’Cadres, dites-vous que vos machines travaillent pour vous, car les recruteurs peuvent tomber sur votre profil à N’IMPORTE QUEL MOMENT. Autre conseil, fondamental. Le portail Emploi Store, ce carrousel d’outils numériques de retour à l’emploi, est tellement incontournable que j’envisage de me faire un tatouage Emploi Store sur le corps. Emploi Store c’est Emploi Store. Accrochez votre ceinture et renseignez vos critères. L’événement-star c’est le job-dating. Bien entendu, sur seize mille annonces il y a à boire et à manger (ce n’est pas méchant ce que je dis), mais il faut être en mouvement. Tout est mouvement dans l’univers. Prenez l’eau la plus pure et versez-la dans le vase le plus pur, elle ne sera vite plus aussi pure… parce qu’elle stagnera. Je radote. Je suis le roi des radoteurs c’est comme ça on ne peut plus me refaire. Vous suivez ? Je suis sûr que vous comprenez, merci messieurs-dames. C’est fou comme vous êtes sages. Quelle concentration ! On dirait des moines Shaolin. »
(28 avril)
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Mémé n'a plus que quelques éclairs de lucidité. Le reste, ce sont des délires. Parfois drôles. Où se mélangent les personnes et les époques d'une vie désormais trop longue de quasi 95 ans, racontées comme d'authentiques événements que nous accompagnons bon gré mal gré, en posant des questions. Elle ne sait pas, ou plus, qu'elle vit depuis six mois en maison de retraite et nous parle de ses soirées entre copines, d'un karaoké entre voisines, d'un voyage en Thaïlande, d'un bal en Dordogne. Son esprit se promène souvent dans la joie. Elle a aussi peur d'un rôdeur. Ce matin, elle m'a dit que son mari, mon pépé, mort depuis onze ans et qui n'a globalement écrit que de délicieuses recettes de viandes en gelée et d'ambitieux plans de construction de garages, donne ces temps-ci des dizaines d'interviews à la radio à propos d'un livre qu'il vient de publier sur la Seconde Guerre mondiale. "Il était très beau avec sa cravate en partant ce matin", dit-elle d'une petite voix, alors qu'ils se sont beaucoup détestés. Elle m'a confié également avoir trouvé un cheval dans son fauteuil roulant, ce qui m'a beaucoup intéressé. Un vrai cheval ? Un vrai cheval.
C'est là qu'a jailli l'éclair. "Non mais ça va. Je ne suis pas heureuse-heureuse, ici, mais je pourrais être plus malheureuse. Ça va. Calme plat."
Sur la table de chevet, je vois que le petit bouddha vert que je lui ai offert à Noël a été cassé. (Sûrement un coup du cheval.) Ne reste que la tête, qui tient debout. Au réfectoire, parmi une demi-douzaine de vieilles âmes, tandis que s'élèvent les prières de la messe à la télévision et les mains d'une dame vers le ciel, Marcelle se soucie soudain de ce que j'ai eu, moi, à Noël, puis annonce qu'elle viendra déjeuner chez nous demain, je n'aurai qu'à venir la chercher. Et je m'éloigne, en souriant de mon mieux, consolé par son sourire à elle, éclatant.
(10 mai)
Illustration : Patrick Modiano, photographié par Sophie Bassouls à Paris en 1975 (détail)




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