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ARBRE OU CHAMPIGNON ?

  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

avec une lettre inédite d’Erwin Panofsky



La chapelle de Plaincourault (près de Mérigny, dans l’Indre) date de la fin du XIIe siècle, et possède des fresques, encore aujourd’hui dans un assez bon état de conservation, qui n’auraient pas grand-chose pour drainer le touriste ou même le curieux, si l’une d’entre elles n’avait pas laissé perplexes les commentateurs : Adam et Eve, dans l’attitude de la découverte récente de leur nudité honteuse, se tenant de part et d’autre d’un végétal autour duquel s’enroule le serpent, mais dont les formes bulbeuses font irrésistiblement penser à un… champignon.

 

Un grand mycologue, Emile Boudier (1828–1920), n’hésite pas à franchir le pas dans une communication à la Société mycologique de France en 1910 : « Cette fresque datant de plus de 600 ans est encore assez bien conservée. [...] l'artiste qui l'a faite, ne pouvant sans doute trouver un arbre qui eût à la fois des fruits bons et mauvais, a imaginé de le faire en champignon et, son imagination aidant, il en a fait un arbre rameux sur lequel s'enroule le serpent. Ce champignon, malgré ses rameaux imaginaires, a dû avoir pour modèle une Amanite. Le chapeau est moucheté, le pied bulbeux et les branches qui soutiennent le chapeau principal non encore étalé, doivent leur présence à la vue de l'anneau non encore entièrement détaché. La couleur foncée du chapeau doit faire penser à l'Amanita muscaria que la photographie (monochrome) reproduirait ainsi si sur la peinture la couleur est rouge, ce qui est exact d'après une note postérieure reçue[...] À côté de l'arbre se tient Ève. La pauvre Ève a goûté le fruit défendu, cache sa nudité avec une feuille. Est-ce bien une feuille ou un chapeau de champignon? En tout cas,ce n'est pas une feuille de Figuier. La pose me paraît intéressante parce que l'artiste me semble avoir représenté Ève plutôt souffrant de coliques que honteuse, à la manière dont elle se tient le ventre à deux mains et serre les jambes. Il avait certainement connaissance de l'effet des champignons vénéneux, cet artiste, pour avoir pris pour modèle de son arbre de la science du bien et du mal un champignon. À cette époque, on n'en connaissait que deux sortes, les bons et les mauvais; de là l'idée de son arbre. »

 

La plaisanterie serait restée confinée aux archives poussiéreuses de la mycologie, si une thèse soutenue à Montpellier en 2013 par Eric Gondard (« Les formes élémentaires de la prise de drogue: santé, sacré et déviance ») n’avait réactivé cette hypothèse, en la poussant de plusieurs degrés vers le mélange de sérieux et de bouffonnerie dont la sociologie est coutumière dans le maniement sans preuves des images : « La fresque fut commandée pour rappeler aux individus le pouvoir « maléfique » et satanique de la consommation de substances modificatrices de conscience. C’est ainsi que durant tout le Moyen-Âge, le rapport aux drogues devient un rapport de force mais aussi un rapport moral. La toute-puissance de la moralité religieuse renvoie l’utilisation des substances modificatrices de conscience à l’immoralité et les différentes personnes qui en usent sont perçues comme des sorcières ou des individus à la recherche de pouvoirs ou connaissances sataniques. »

 

Hypothèse séduisante, si on aime les récits psychédéliques situés dans la Californie des années 60, les secrets comiques à la Dan Brown, ou l’iconographie chrétienne (mais uniquement lorsqu’elle se montre capable de s’auto-détruire). Pour la détruire, rien de plus simple, pourtant, que cette lettre inédite du grand historien de l’art Erwin Panofsky, récemment exhumée dans les archives de l’Herbarium de la Princeton University, et dans laquelle Panofsky adressait un aimable avertissement à son collègue biologiste, qui avait dû tomber par mégarde sur la communication de Boudier. Nous reproduisons en fin d’article la fameuse fresque en question, et laissons nos lecteurs libres de choisir leur camp (imagination fertile ou rationalité souriante) – comme ils peuvent choisir de voir, dans le renard musicien qui orne un mur mitoyen, le musicien qui enchante ou le renard qui embrouille… (P.P.)

 

 

 [Princeton] 2 mai 1952

 

Cher Mr. Wasson :

 

Tous mes remerciements pour vos aimables paroles à propos de ma petite conférence et du photostat de la discussion centrée sur la fresque de Plaincourault. Permettez-moi s’il vous plaît de vous faire part d’un avertissement. À mon avis – qui sera, j’en suis certain, partagé par tout historien de l’art que vous pourriez consulter – la plante dans cette fresque n’a absolument rien à voir avec un champignon (ce qui serait en effet surprenant étant donné que ce fut l’arbre, et non le champignon, du bien et du mal qui apporta la transgression des Premiers Parents), et la similitude avec Amanita muscaria est purement fortuite.

 

La fresque de Plaincourault est seulement un exemple – et, étant donné le style très provincial, un exemple particulièrement trompeur – d’un type d’arbre rendu par convention, prévalant dans l’art roman et le premier art gothique, que les historiens de l’art ont en réalité baptisé « arbre champignon » ou, en bon allemand, Pilzbaum. Il provient de la schématisation progressive d’un pin italien rendu de manière impressionniste dans la peinture de la Rome antique des premiers chrétiens, et il y a des centaines de cas prouvant ce développement – inconnu, bien entendu, des mycologues. Si vous êtes intéressé, je vous recommande un petit livre de A. E. Brinckmann, Die Baumdarstellung im Mittelalter [La représentation des arbres au Moyen âge] (ou quelque chose comme ça), où le processus est décrit en détail. Juste pour montrer ce que je veux dire, je joins deux spécimens : une miniature d’environ l’an 990 qui montre les débuts du processus, i.e., le durcissement progressif du pin en une forme semblable à un champignon, et un vitrail du treizième siècle, dont postérieur d’environ un siècle à votre fresque, qui montre une schématisation encore plus flagrante de la couronne en forme de champignon. Ce que les mycologues ont méconnu est le fait que les artistes médiévaux ne travaillaient pas depuis nature mais à partir de prototypes classiques qui à force d’être copiés ont fini par devenir presque méconnaissables.

 

Avec toutes mes salutations,

 

Sincèrement,

Erwin Panofsky

 

 

Illustrations : Un renard musicien (détail) et Le Jardin d’Eden (ensemble), fresques de la chapelle Saint-Jean de Plaincourault, Mérigny (Indre)




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