LECTURES EN 49 LIGNES, #1
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Pierre Pigot

« LE CROCODILE »
DE FIODOR DOSTOÏEVSKI
Paru en 1865 dans L’Époque, l’un de ces journaux que les frères Fiodor et Mikhaïl Dostoïevski faisaient naître au rythme de la censure tsariste, Le Crocodile débute en empruntant son modèle bouffon et fantastique aux meilleurs récits de Gogol : un docte fonctionnaire d’état pénètre, avec sa femme et le narrateur, dans une des boutiques du Passage, une galerie commerçante près de la Perspective Nevski, pour y admirer le premier crocodile jamais montré à Saint-Pétersbourg. La créature ne suscite chez les visiteurs qu’un intérêt médiocre, jusqu’à ce qu’arrive l’impensable : le digne Ivan Matveïtch est soudain avalé en un seul morceau par le crocodile, au grand dam de ses proches qui se lamentent, et des propriétaires de l’animal qui pleurent la perte de leurs gains. Mais voilà que la voix du fonctionnaire surgit des entrailles miraculeusement vides et caoutchouteuses du crocodile : Ivan Matveïtch y est toujours vivant, et il n’a renoncé ni à son goût impérieux pour les discours, ni aux possibilités que lui ouvre la situation, vue avant tout comme un « principe économique » dont il faut profiter. Autour de ce personnage, Dostoïevski, avec une constante ironie, à la fois tranchante et fielleuse, pleine de révolte et d’énergie (il prépare alors Crime et Châtiment et Le Joueur, rien moins), développe une brève et sordide galerie de fantoches, où la vacuité règne aussi bien sur l’obsession ridicule de la hiérarchie, que sur l’inanité de l’égotisme sensuel et la cupidité marchande. Le narrateur, dans un style qui se plaît à parodier la prose journalistique de son temps, n’incarne un regard raisonnable et affolé qu’en trompe-l’œil ; car la vraie raison d’être de ce crocodile hanté par une voix de prophète mégalomane, qui se met soudain à rêver tout haut qu’il sera le nouveau Charles Fourier des grands systèmes philosophiques et sociaux, est d’être le symbole vide et creux de ce progressisme que Dostoïevski vomissait alors. « C’est tellement facile de tout réfuter du fond d’un crocodile », lance Ivan Matveïtch au narrateur éberlué – mais dans le même temps, le récit s’interrompt brutalement lorsqu’il devient évident que cette pseudo ère prophétique n’aura pas lieu, noyée parmi les faits divers de la presse, toute-puissante ordonnatrice de ce nouveau cosmos abhorré. Le mercantilisme des étrangers qui envahissent la scène russe, l’obsession des élites pour les échappées vers un Occident ensoleillé qui n’est qu’un leurre, la transformation de toute chose ou tout événement en une scénographie qui agite l’argent pour mieux le faire se multiplier, la vanité et l’idiotie qui accaparent les pensées médiocres de citoyens russes tout aussi médiocres : peu de pages suffisent à Dostoïevski pour dresser ce tableau accusateur, à grands traits de caricaturiste déchaîné, où le lourd accent allemand des propriétaires du crocodile devient l’incarnation d’une atroce glossolalie capitaliste importée de l’Ouest. Si les empoignades idéologiques se sont depuis perdues dans les sables de l’histoire, Le Crocodile a quant à lui conservé toute l’amertume réjouissante d’une plaisanterie de haut vol.
15.04.2026
« LES DAMES ROMAINES »
DE PIERRE KLOSSOWSKI
Les nobles et hiératiques figures de l’empire romain, telles que nous les ont léguées l’archéologie, ont longtemps dissimulé un secret, qui appartenait à la catégorie de ce que Goethe appelait des « secrets évidents » : une veine érotique et divine, spécifique jusqu’à la plus pure obscénité, et qui était d’autant plus indicible qu’elle s’offrait aux yeux de tous lors des rites et des fêtes dont la vie de la Rome antique était scandée de façon quasi quotidienne. C’est à la divulgation de ce secret que s’est attelé Pierre Klossowski, depuis la pénombre studieuse de son cabinet parisien, dans un article dont le titre complet était Origines cultuelles et mythiques d'un certain comportement des dames romaines, paru initialement en 1968 : prenant appui sur les recherches déjà contestées mais toujours fertiles de Bachofen sur le matriarcat, Klossowski s’est attaché à fissurer l’image traditionnelle de la matrone, grande dame de la cité éternelle, pétrifiée dans les plis des toges augustéennes garantes de sa pureté et de son rang. La célébration des mystères de la Bona Dea, rapidement transformés en orgies, sont dévoilés comme le retour aussi violent que crânement assumé d’un refoulé bacchique. Hantée par la figure antique de l’hétaïre, la prostituée sacrée dont la pratique sexuelle était libre de tout concept de patriarcat, la chasteté de la grande dame romaine, pierre de voûte de son intégrité morale, devient le sceau d’une « propriété personnelle », liée à son mari et nécessitant une rituelle désacralisation, celle à laquelle l’érotisme romain, aujourd’hui devenu un cliché à la Fellini, s’est échiné à atteindre. Qu’est-ce que la débauche ? Klossowski répond qu’elle était alors, en simultané, liturgie solennelle et spectacle vulgaire, rite sacré et improvisation théâtrale. L’exhibition publique des chairs excitées, savoureuse et révoltante pour la société, propulse la prostitution comme acte réclamé par les dieux eux-mêmes, dont les mythes regorgent de transgressions et d’adultères alors qu’ils devaient incarner la stabilité du monde. Paradoxe ultime : l’ordre moral obligé de se soumettre aux simulacres des infamies, d’accepter que la parole divine sur laquelle il appuie son pouvoir est dès l’origine contaminée par ces actes inconvenants, sans lesquels, peut-être, les dieux ne seraient pas vraiment des dieux. Les Pères de l’Eglise, en particulier saint Augustin, étaient horrifiés par ce « théâtre » déchaîné qu’ils s’épuisaient à dénoncer. Et pourtant, « en payant son tribut à l’immoralité des dieux », les dames romaines étaient parvenues à résoudre un improbable paradoxe théologique. La « malice » qu’il attribue in fine à l’érotisme romain, parvenu à lier la liturgie et la bouffonnerie, est aussi et surtout, in petto, la malice de Klossowski lui-même, dont l’enquête débute avec le tranquille murmure des recherches érudites, pour s’élever en un crescendo fasciné vers ce courant qui a toujours uni le ciel et la terre, la vie et la mort, l’homme et la femme, et que Rome n’a pas mieux trouvé à exprimer que par des femmes dénudées exhibant leur coït, sur la place publique, dans les cris et la poussière.
16.04.2026
« MÉMOIRES »
DE MADAME DE STAAL-DELAUNAY
Née sans père, sans titre, sans fortune, sans soutien, Rose Delaunay, dont très tôt l’esprit brilla plus puissamment que la beauté, fut jeune quand Louis XIV était déjà vieux. Elle eut pourtant une enfance choyée entre les murs du couvent où sa pauvreté la retenait, traitée par l’abbesse comme sa propre enfant, lisant en strates successives, qui guideraient plus tard sa plume, les livres de dévotion, les romans courtois et les dissertations de Descartes. Quand il lui faut soudain être jetée dans le monde, avec ses cruautés et ses faux-semblants, c’est comme si Cendrillon était rejouée sous nos yeux, avec une demi-sœur sortie de nulle part dans le rôle de la bonne fée qui aplanit les difficultés, et l’orageuse duchesse de La Ferté dans celui de la fée Carabosse, alternant le bien involontaire et les maléfices versaillais. Rédigeant ses mémoires plus de quarante ans après les faits, Rose Delaunay fera mine de s’étonner des invraisemblances de sa destinée : « le vrai est comme il peut, et n’a de mérite que d’être ce qu’il est : ses irrégularités sont souvent plus agréables que la perpétuelle symétrie ». C’est quand elle entre au service de la difficile duchesse du Maine, fille du Grand Condé, épouse d’un bâtard légitimé de Louis XIV, que son destin bascule : logée dans un réduit sans fenêtre et sans cheminée, méprisée par les serviteurs comme par les gentilhommes, elle devient le témoin des fastes de la cour de Sceaux, dont ces pages n’offrent pourtant qu’un faible reflet. Car le centre des mémoires est dominé par le récit de sa longue captivité à la Bastille (1718-1720) suite à une conspiration ratée de ses maîtres et amis contre le Régent : une société galante assignée entre d’épaisses murailles, où l’on s’échange des billets et des visites grâce à tous les stratagèmes, et où Rose connaît pourtant, paradoxe, ses deux plus grands amours (« le seul temps heureux que j’aie passé dans ma vie »), le séduisant mais traître chevalier de Menil, et le loyal lieutenant de Maisonrouge qui ravale sa jalousie pour mieux la servir. Après sa sortie de prison, tandis que la duchesse du Maine persiste à demander qu’on lui fasse la lecture la nuit alors qu’elle dort le jour, et qu’on fait épouser à Rose un gentilhomme suisse, monsieur de Staal, les dernières pages des mémoires défilent comme les témoins désabusés d’un temps qui déjà s’accélère et où la mort ne cesse de frapper. Quand ils furent publiés en 1755 à titre posthume, les témoins survivants de la Régence venaient de s’éteindre, tels les derniers dinosaures d’une ère révolue ; mais dans ces pages, dont la prose est sans cesse tenue par une morale personnelle inoxydable, mêlée d’une mélancolie constante sur les occasions manquées d’un cœur qui n’a que la langue droite et raide du Grand Siècle pour s’exprimer, nous persistons à entendre la voix touchante de cette femme trop souvent réduite au monde dont elle avait traversé les coulisses comme une discrète interprète, en ayant retiré le suc vertigineux de l’histoire, ou comme le dirait Sainte-Beuve, le meilleur critique des femmes écrivains, « cette nuance de style dont Mme de Staal nous offre la perfection ».
18.04.2026
« DIONYSOS, LE MYTHE ET LE CULTE »
DE WALTER F. OTTO
À la parution en Allemagne des Dieux de la Grèce, le magnum opus de Walter F. Otto, plus d’un lecteur savant ne manqua pas de noter une absence majeure, presque choquante, dans ce panorama des grandes divinités fondatrices de l’antiquité classique : celle de Dionysos. Mais c’était justement une absence calculée, et la parution de Dionysos en 1933 vint en donner l’argument majeur, qui n’avait échappé qu’aux philologues obtus : à savoir que le fils de Zeus et de Sémélé, du dieu suprême et d’une femme mortelle, n’avait jamais eu sa place dans le cercle trop ordonné de l’Olympe, qu’il en avait au contraire toujours été le outsider, dieu trop agité, trop bruyant, et surtout doté d’une biographie mythologique où débordent sans cesse des thèmes outrageants : le sexe, la foudre, la mort, la chair, la dévoration, l’extase, la métamorphose. Et pour tracer, avec la rigueur absolue qui lui tenait lieu de piété païenne secrète, le portrait le plus fidèle du « dieu de Nysa » (mais où était Nysa ? nul ne le sait), Otto devait d’abord partir en guerre, avec une certitude pugnace, contre tout ce qui visait depuis le début de son siècle à réduire le dieu à un concept : les évhéméristes, toujours en quête d’un événement oublié ; les rationalistes, obsédés par le thème de la végétation ; et bien sûr les épigones du classicisme pleutre, toujours offusqués quand le scandale affleure entre les lignes. Or l’histoire de Dionysos n’est en réalité que cela : un pur, permanent scandale, que Otto, avec une patience méthodique confinant parfois à la répétition hallucinée, fait émerger par la seule exploration des sources et des rites connus. L’enfant qui dansait déjà in utero, dont la mère est carbonisée par son amant qui ensuite recoud l’embryon dans sa propre cuisse ; le jeune chasseur attiré par des jouets et dévoré par les Titans ; l’amant malheureux d’Ariane, la femme aux morts multiples ; le dieu qui fait vaciller les murailles de Thèbes et détruit sa propre famille, qui conquiert les Indes mais fuit devant l’épée d’un roi, qui plonge jusqu’aux Enfers pour réapparaître toujours à l’improviste, sous le regard médusé de l’Olympe et celui, possédé, de l’humanité – ce ne sont que quelques éclats d’une fascination millénaire, que l’apparent cryptogramme des rites fait resurgir à la surface de la connaissance comme autant de fragments d’un vase dont la forme ne cesse de bouger. Dionysos est avant tout événement : une épiphanie sauvage, capricieuse, à la fois joyeuse et terrifiante, dans laquelle apparaît brutalement « le monde lui-même en tant que forme divine », et dont le cortège des ménades, poussant leurs cris enlacées par les serpents et accompagnées des flûtes et des percussions, est le « vrai symbole du choc spirituel ». Mais il est aussi ce paradoxe absolu, « la plénitude de vie et la violence de mort » : l’homme qui ne s’entoure que de femmes arrachées à l’ordre moral et le gardien des morts inexpugnables, la vigne chaude et le lierre froid, le vin qui réjouit mais aussi qui console, les eaux de la fertilité et le bestiaire de la terreur. Le portrait de Dionysos par Walter F. Otto est celui d’un véritable « expert en souffrances » : le dieu joyeux que n’ont jamais quitté les larmes.
19.04.2026
« JOURNAL D’UN POÈTE »
DE SERGUEÏ ESSENINE
Quand Sergueï Essenine fut retrouvé mort à Leningrad, peu après Noël 1925, dans la chambre d’hôtel où il s’était pendu, il n’était plus depuis longtemps l’ange blond aux yeux bleus (sa couleur totem) qui avait surgi sur la scène poétique russe, comme porté par des ailes chérubiniques depuis les steppes du village de son enfance – mais le voyou bouffi par l’alcool, dont l’existence achevée à l’âge de trente ans avait été un tapage à la fois absurde et fécond, peuplé de femmes déçues, et de poèmes récités parmi les sans-abris bouleversés de Moscou, ou au milieu des tables enfumées des cabarets de Berlin, où l’ivresse tentait d’évangéliser les prostituées. L’anthologie de traductions françaises parue sous le titre Journal d’un poète (pour ce qui est de sa biographie, disait-il, « tout est dans mes vers ») parcourt son œuvre autour d’un souvenir absolu : le murmure du vent qui parcourt la steppe, l’errance du poète et de la femme dans ce vaste paysage vide et solennel, et circulant parmi les nuages et les bouleaux, les notes d’une talianka, petit accordéon, lyre orphique d’un Russe vivant à l’aube d’un ouragan de l’histoire. « La geôle de mes chants m’a sucé le sang. / Au bagne des sentiments je suis condamné / à tourner la meule des poèmes. » Essenine accueillit la révolution bolchevique avec un enthousiasme qui reçut aussi peu de reconnaissance du régime qu’il n’en eut d’importance sur sa poésie. Sa fraternité s’adressait à un érable, son arbre fétiche, et non à la foule d’anonymes déshérités qu’il savait posséder avec son verbe. Il était le « hooligan » de Dieu, le voyou, le vagabond qui n’aspire qu’à une chose, retrouver le village de son enfance, nostos personnel, même profané, même détruit, même peuplé de fantômes ou d’inconnus. Dans les poèmes écrits pendant la révolution, la voix s’élève d’une octave, plus sarcastique et désabusée, et pourtant jamais aussi authentiquement lyrique. Le génie se noie dans la boisson, et dépeint dans ses vers l’impossible appel au secours d’une vie qui, filant selon la métaphore de la troïka, se noie dans le tourbillon de la psyche. Entre confession et requiem, il disait avoir tenté sans succès de « marier sur terre / rose blanche et crapaud noir » : la Lettre à ma mère, avec ses images poignantes en ritournelle, est pourtant le peradam d’une telle alchimie. Quant à L’Homme noir, poème énigmatique qu’Essenine ne cessa jamais de travailler jusqu’à ce que son symbolisme secret ait acquis le poli obscur de l’obsidienne, et sur lequel ce recueil s’achève, il confronte l’échec de l’homme mortel aux puissances ténébreuses qui n’ont cessé de l’agiter – le reflet, dans un miroir brisé, du démon qui pourrait n’être pas seulement un double, mais tout aussi bien soi-même. Cette note finale désespérée ne fera pourtant jamais oublier le timbre particulier à Essenine, semblable à la transparence cristalline éblouissante d’un ciel infini au-dessus de la steppe silencieuse que berce le vent, ce timbre qui le place aux côtés de géants de la poésie russe comme Blok, Akhmatova ou Tsvetaïeva, avec pour seules armes éternellement siennes « le bleu, le tendre, le non-dit… ».
22.04.2026
« LA CHEVALIÈRE DE LA MORT »
DE LÉON BLOY
Si Louis Massignon a défini d’un trait sec le faciès historique de Marie-Antoinette en parlant de « son effrayant destin tout semé d’intersignes », c’est à Léon Bloy qu’il est revenu de rédiger le plaidoyer à la fois le plus paradoxal et le plus flamboyant pour la reine guillotinée. C’était son premier texte littéraire, rédigé dès 1877, mais qui devrait attendre encore dix-neuf ans avant d’être publié au Mercure de France ; et Bloy y faisait déjà entendre cette voix d’ogre céleste, excommunicateur de la canaille qui, dans ce pamphlet pareil à aucun autre, se confond alors avec « la grandiose imbecillité révolutionnaire ». Avec les biographies compatissantes ou chargées de réhabiliter une victime de l’histoire, La Chevalière de la Mort ne partage rien, pas même les plus élémentaires rappels de notice de dictionnaire. Louis XVI et Marie-Antoinette n’y sortent pas d’un cabinet de figures de cire, mais d’un discours de rhéteur obsédé par une justice divine pour laquelle seul le portrait moral et métaphysique compte réellement. Ainsi, sur le « fumier de fleurs » qu’est pour Bloy le dix-huitième siècle, la reine devient la « grande porphyrogénète fleurdelysée », et le roi ce « Rien des Lys » falot et pathétique, celui-ci ayant tout raté de sa vocation monarchique, si ce n’est son ultima verba, tandis que Marie-Antoinette est cette paradoxale sainte qui n’en fut jamais une, dont le rappel de l’humanité calomniée ravive la conscience de la déchéance et le meurtre de son innocence, la propulsant ainsi sous la plume de Bloy dans un plafond d’église baroque débarrassée des hypocrisies de la religion. Car être chrétien, « ici il faut l’être absolument », et cela ne suppose pas seulement une vision, mais aussi une rigueur féroce, que fait résonner, avec ce style de prophète des déserts modernes, la voix révoltée, grondante, exacerbée de Bloy, que certains se hasardent encore parfois à vouloir imiter. Ce que ce portrait violent, hérissé d’insultes homériques, fouille comme une charogne dont il serait seul capable de tirer des gemmes brillantes, c’est une âme, ni plus ni moins – et c’est donc toute l’histoire française qui se trouve convoquée à ce Jugement Dernier d’un nouveau genre, à la fin duquel finit par descendre sur la tête tranchée de la reine la « couronne de douleur » récompensant ce caractère de femme d’action que d’autres historiens trouvèrent funeste. « Expedit unam mori pro populo » : l’ogre avide de déchirer tous les faux paradis de la modernité, après avoir fait résonner le diapason du prétoire où fut calomnié le fils de Dieu, se lance enfin dans ce qui fut sans doute l’un des grands rôles fantasmatiques de sa vie – celui d’avocat de la défense, mais d’un avocat qui ne craindrait ni l’hyperbole, ni le paradoxe, ni l’ironie grinçante, ni même surtout la déplaisante vérité derrière laquelle finit par s’élever une tonitruante et pathétique glorification. La seule chose que Bloy ignorait encore, c’est que Marie-Antoinette, insultée, salie, violentée par la foule révolutionnaire, serait la première héroïne de son inlassable combat contre une autre foule – celle toujours grandissante des philistins du Progrès.
24.04.2026
« ESSAI SUR LA PENSÉE RÉACTIONNAIRE »
DE E. M. CIORAN
« La malchance d’être compris, la pire qui puisse s’abattre sur un auteur » : Joseph de Maistre, figure principale de cet essai qui parut en préface d’une anthologie en 1957, avant d’être placé vingt-neuf ans plus tard par Cioran en tête de son recueil d’Exercices d’admiration, a-t-il jamais encouru ce risque ? D’emblée, celui qui faisait retentir ses vociférations depuis les quais glacés de Saint-Pétersbourg, à la charnière des révolutions et des restaurations, le délirant exaltateur de l’Inquisition et des sacrifices, apparaît comme l’un des pères éminemment reconnus de la pensée qui tenta de s’opposer à la grande tempête, aléatoire et ondulante, qui secoua toute l’Europe et remodela à jamais son visage. Cioran, grand amateur (et de manière aphoristique, grand créateur) de portraits, ouvre au maximum l’amplitude du compas de son analyse, sans jamais occulter aucune tare ni aucune impasse de ces sermons qui n’acceptaient pas leur nature difficilement cachée de requiems. D’origine savoyarde, poussé à l’exil (« son esprit y gagna, son style aussi ») par l’avancée des armées de la République, diplomate « de l’infini et du salon », Maistre était un pratiquant quotidien de l’excès et de l’hyperbole, déployés comme des armes brutales au service du « Dieu terrible », vrai Dieu avide de sang et dont la Révolution était la horde à la fois sataniste et révélatrice. Il parlait sans cesse de la Providence, considérée comme une organisatrice des événements dont les mains sanglantes étaient justifiées, de la « divinité des institutions » (le Roi, le Pape, le Bourreau), et savourait « secrètement le faste de l’intolérance ». Nul n’était mieux placé que Cioran pour traverser indemne ce fleuve d’anathèmes, d’imprécations, de célébrations du pire enveloppées dans l’ivresse de la dénonciation du Mal, et pour en sortir avec une vision encore plus tranchante de ces deux polarités qui, encore et toujours, hantent la vie politique de tout espace démocratique : d’un côté, le réactionnaire, « ce conservateur qui a jeté le masque », habité en chacun de ses gestes par la « hantise des origines » dont il refuse d’accepter l’impossible retour ; de l’autre, le révolutionnaire, dont le portrait le plus juste et le plus atroce a été tracé par Dostoïevski dans Les Démons avec cinquante ans d’avance sur ses méfaits, et dont le désir de changement aspire en réalité à atteindre une nouvelle stase du monde qui n’est pas le moindre de ses dangers. Parce qu’il sait qu’il pourrait si aisément entrer en symbiose avec leur tonalité funèbre et cynique, ce sont les réactionnaires que Cioran vise avec la plus grande justesse : une race de penseurs qui jubile à l’idée du désastre que pourtant il déplore, puisque le pire est sa raison d’être ; mais aussi une race d’écrivains dont le style surpasse les slogans de ses adversaires, parce que pour elle le verbe n’est pas un procédé utilitaire, mais une arme divine où s’incarnent à la fois la vengeance et la consolation. Maistre a eu comme lecteurs les plus attentifs Bonaparte et Baudelaire : deux voies de l’histoire et de la pensée françaises, dont Cioran rouvre les perspectives qui n’ont pas encore trouvé leur fin.
24.04.2026
Illustration : Maria Sybilla Marian, Caïman du Surinam luttant avec un serpent corail, gravure coloriée à la main extraite de Metamorphosis Insectorum Surinamensis, publié en 1719, Getty Research Institute, Los Angeles (détail)




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