PYNCHON, LE MEC QUI N’EXISTE PAS (MAIS QUI ÉCRIT QUAND MÊME)
G@rp

Y'a un type, quelque part aux États-Unis, qui a réussi le tour de force absolu : écrire parmi les romans les plus démentiels du XXe siècle tout en restant, socialement parlant, un fantôme.
Thomas Pynchon.
Personne ne sait à quoi il ressemble. Enfin si — il existe une photo de classe des années 50, une autre planquée quelque part dans les archives de la marine, et c'est à peu près tout. Le reste, c'est du folklore : on l'a vu, on ne l'a pas vu, il vivrait à New York, il porterait un sac en papier sur la tête (véridique, il a fait un caméo dans Les Simpson comme ça, tête cachée dans un sachet kraft avec un point d'interrogation dessus — le mec a de l'humour, retenez ça, ça va servir).
Un genre de Salinger, sauf que Salinger se planquait pour écrire des trucs courts et délicats, et que Pynchon se planque pour pondre des briques de 900 pages sur l'entropie, les fusées V-2 et les théories du complot. Deux stratégies de réclusion, deux résultats totalement différents.
Alors pourquoi le lire, lui plutôt qu'un autre ?
Parce que ses romans sont exactement ce que vous imaginez quand quelqu'un vous dit « paranoïa joyeuse ». Un joyeux bordel encyclopédique où tout est relié à tout — les fusées, le sexe, le rock, la bureaucratie, les extraterrestres, le café instantané, la comédie musicale — et où le lecteur, comme les personnages, ne sait jamais s'il tient le fil d'un vrai complot ou s'il devient simplement fou. Souvent les deux en même temps.
Prenez Gravity's Rainbow (L'Arc-en-ciel de la gravité). C'est son monument, son Everest, le bouquin que tout le monde cite et que peu de gens ont fini. Un type dont l'érection prédit où vont tomber les V-2 sur Londres. Je répète : son érection. Prédit. Les bombes. Vous voyez le niveau. Et pourtant, sous le délire absolu, il y a une vraie réflexion sur la guerre, la technologie qui broie les corps, le capitalisme qui recycle même l'apocalypse en business. C'est du Kubrick sous acide écrit par un ingénieur qui aurait trop lu de comics.
Mais bon. Commencer par ça, c'est un peu comme apprendre à nager en sautant direct dans une fosse à requins avec un pavé de mille pages attaché à la cheville.
Alors, par où commencer, concrètement ?
1/ Vente à la criée du lot 49 — cent cinquante pages, une femme nommée Oedipa Maas hérite d'un empire et découvre peut-être un système postal clandestin vieux de plusieurs siècles, peut-être rien du tout. Court, dingue, parfait pour tester si le cerveau pynchonien vous convient sans y laisser trois mois de votre vie.
2/ Inherent Vice (Vice caché) — un privé complètement défoncé enquête sur une disparition en Californie, fin des années 60. Chandler revisité par un mec qui aurait fumé le tapis. Paul Thomas Anderson en a même fait un film avec Joaquin Phoenix, tête à claques magnifique, pour ceux qui préfèrent tester avant d'acheter.
Ce qui frappe, chez Pynchon, c'est que sous des titres qui sentent la thèse de doctorat en physique quantique, il y a un humoriste. Des chansons débiles glissées entre deux chapitres. Des personnages qui s'appellent Genghis Cohen ou Mucho Maas. Des blagues de pet et des considérations sur la fin de l'univers, dans la même page, sans prévenir.
On lui reproche d'être « difficile ». C'est vrai, et alors ? Personne ne reproche à un huit mille mètres d'être difficile à gravir. On dit juste que la vue, là-haut, elle vaut le coup.
Pynchon écrit comme si le monde entier était une gigantesque théorie du complot rigolote et terrifiante à la fois — ce qui, avouons-le, n'a jamais été aussi peu délirant qu'aujourd'hui.
Alors voilà. Un type invisible qui écrit des livres visibles à des kilomètres. Un sac en papier sur la tête et une œuvre qui, elle, n'en porte aucun.
Allez-y. Sautez.
Illustration : René Magritte, Les Amants I, 1928, huile sur toile, National Gallery of Australia, Canberra (détail)




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