« TOUT EST PAUVRE ET MESQUIN EN FRANCE »
LECTURES EN 49 LIGNES, #6
Pierre Pigot

« LES TROIS MOUSQUETAIRES »
D’ALEXANDRE DUMAS
Le 14 juillet 1844, pas encore jour de fête nationale, le journal Le Siècle achevait la parution en feuilleton des Trois Mousquetaires. Ce fut l’année miraculeuse de Dumas : il enchaîna aussitôt avec Le Comte de Monte-Cristo, et en guise de cadeau de Noël, entamait le cycle de la Reine Margot. Tandis qu’Auguste Maquet, en coulisses, préparait des dossiers anticipant sur les scénarios hollywoodiens, avec leur mélange de réalisme et de platitudes, Dumas, lui, déployait un talent qui, pur paradoxe, n’avait d’abord rien à voir avec la littérature : celui d’insuffler le mouvement de la vie à la poussière des chroniques et des journaux, et d’une vie d’autant plus fantastique qu’elle trouvait ses forces dans le pur mouvement, le bavardage, la répétition, ici parvenus à un degré de pureté chimique tel qu’il s’en dégageait le parfum, resté immortel depuis, du charme absolu. Il s’amusait à faire d’Anne d’Autriche un double d’Hélène de Troie, une femme fatale désirée par des rivaux prêts à déclencher une guerre pour elle. Et autour de ce prétexte, les chevaux dévoreraient les kilomètres, les marivaudages couleraient en cascades de dialogues tirés à la ligne, le temps des sabliers n’aurait plus aucune importance, et tout se dissoudrait dans l’image parfaite d’un quatuor de portraits brossés avec la rapidité d’une main de maître. « Quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns aux autres depuis la bourse jusqu’à la vie, quatre hommes se soutenant toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou ensemble les résolutions prises en commun ; quatre bras menaçant les quatre points cardinaux, ou se tournant vers un seul point, devaient inévitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit par la mine, soit par la tranchée, soit par la ruse, soit par la force, s’ouvrir un chemin vers le but qu’ils voulaient atteindre, si bien défendu ou si éloigné qu’il fût. » Ces caractères, il suffit de les retrouver dans le livre, ont su résister à toutes les agressions de notre culture visuelle : leur essence vitale y reste enclose, toujours à redécouvrir. Si d’Artagnan est un prototype de Tintin, convention autour de laquelle le monde peut tourbillonner, deux antagonistes se partagent la prééminence de la scène : Athos, l’archétype de la melancholia furieuse, altier et déchiré, distancé et rageur ; et bien entendu, Milady, femme aux identités multiples, au cœur noir et calculateur, aimant « faire le mal que pour la jouissance », et dont la biographie ne peut se conclure que dans la vision fantastique d’une rencontre avec la Mort. Le lecteur, quant à lui, saura que son cœur et son âme trouvent à vibrer dans la grande scène du bastion pendant le siège de La Rochelle : là où résonnent, de la manière la plus intense, et la plus réjouissante, ce goût chevaleresque du défi, ce courage ivre d’inventivité, son humour qui puise à la brièveté de l’existence, ces idées séparées qui forment un projet commun instinctif. Ce cercle magique des quatre, possède son motto magique, opérant dans le monde entier, et qu’aucun sort n’est parvenu à user : « Tous pour un, un pour tous ! ».
06.09.2026
« THÉOLOGIE ET UTOPIE : CORRESPONDANCE 1933-1940 »
DE WALTER BENJAMIN ET GERSHOM SCHOLEM
Les lettres qui composent ce volume sont les rescapées d’un double désastre : celui de la Seconde Guerre Mondiale, et celui de la vie de Walter Benjamin. Ce n’est qu’en 1977, alors qu’il venait de fêter ses quatre-vingt ans, que Gershom Scholem put récupérer des copies de ses lettres à son vieil ami, miraculeusement réchappées suite à une erreur de tri de la Gestapo. Publiées en 1980, elles apportaient une pièce capitale au puzzle de la pensée de Benjamin, toujours tiraillée entre plusieurs pôles, sans jamais être capable de choisir entre l’un ou l’autre. « De sombres pressentiments me disent que peut-être seule la réunion de nos deux archives pourrait aujourd’hui donner une image complète de l’ensemble de ma production », lui écrivait Benjamin en 1937 – et de fait, la fidélité de Scholem, en dépit de tous les fossés qui pouvaient se creuser entre les deux hommes (l’un, perpétuel errant entre Ibiza, San Remo, Paris et Svendborg, toujours plus déchiré par l’impossible tentative de coudre la métaphysique et le marxisme dans une même pratique de l’écriture ; l’autre, installé à Jérusalem au milieu des soubresauts du mandat britannique faisant face au conflit entre Juifs et Arabes), a été capitale pour composer le corpus benjaminien qu’aujourd’hui encore nous ne cessons de redécouvrir. La correspondance débute en 1933, au moment même où Hitler s’apprête à arriver au pouvoir en Allemagne, faisant aussitôt souffler dans les lettres un vent de terreur absolue (Benjamin et Scholem ont tous deux un frère engagé au parti communiste – tous deux seront assassinés par les Nazis), alors que Benjamin voit tous ses manuscrits refusés par les revues. Elle s’achève dans une même atmosphère de désespoir, quelques mois avant le suicide à la frontière franco-espagnole de Benjamin, alors que ce dernier apprend que sa subvention par l’Institut d’Adorno et Horkheimer va lui être coupée, et qu’un avenir de pure misère, de totale impasse, ne lui donne plus la force de réduire encore son empreinte : « Les charmes du monde actuel sont à mes yeux trop faibles, les promesses du monde futur trop incertaines ». Entretemps, la correspondance aura offert un trésor d’amitiés orageuses, de pensées scintillantes, de fusées de détresse ou d’espoir lancées d’une capitale à l’autre, où circulent des leitmotivs émouvants (sa bibliothèque personnelle que Benjamin peine à arracher à l’obscurité des caisses ; la lecture toujours renouvelée de Kafka, que chacun des deux penseurs hisse chaque fois un cran au-dessus de sa propre insatisfaction ; le voyage en Palestine, toujours rêvé, toujours repoussé, pour des motifs qui apparaîtront ici en pleine lumière). Quant il apprit la mort de Benjamin, Scholem, selon sa femme, s’enfuit soudain de la maison, et n’y revint que plusieurs jours après. « Et peut-être même est-il bon d’être séparé par un petit océan, lorsque vient le moment de se tomber dans les bras spirituellement », lui avait écrit son ami d’adolescence – lire ces lettres tirées de l’oubli est une manière d’accomplir, ex hades, cette embrassade qui n’eut plus jamais lieu.
07.09.2026
« LA COMPLAINTE DE LA SIRÈNE – LE PIED DE FUMIKO »
DE JUNICHIRO TANIZAKI
Lire un récit de Tanizaki, c’est toujours plonger dans la peinture, en apparence détachée, en réalité toujours frémissante, de lambeaux de psychés dans lesquelles circulent des passions, des obsessions, qui en Occident seraient des péchés graves, mais qui dans l’Orient toujours plus compliqué, aux ombres diversiformes, sont d’un Eros sans cesse dessiné d’un pinceau subtil, que l’apparente simplicité des mots participe à masquer sous l’art. Un petit volume rassemblant deux récits de la première partie de la carrière de Tanizaki en sont le parfait réceptacle : dans La Complainte de la Sirène (1917), ce n’est d’abord qu’un pastiche, pimpant et faussement ripoliné, d’un ancien conte chinois, dans lequel un prince de Nankin, trop beau, trop riche, trop choyé par l’existence, roule un interminable spleen à la Oscar Wilde au milieu de ses concubines et de son palais de luxe, calme et volupté – jusqu’à ce que se présente à sa porte un étrange marchand, un Hollandais apparaissant comme le porte-parole d’un Occident à la fois défié et fantasmé, qui se propose de lui vendre une sirène, une vraie, venue de la lointaine Méditerranée, et dans laquelle viennent se cristalliser tous les désirs de l’homme oriental braqués sur un rêve certainement trompeur : « une beauté qui allait au-delà de notre Beau conventionnel, qui transcendait la Plénitude traditionnelle que connaissaient les mortels ». Confronté à la beauté triste de sa précieuse créature, le Prince fera l’expérience d’un désir qui ne s’étendra d’autant mieux qu’il rajoutera de la distance – à l’image des relations entre Japon et Europe. Publié dans la revue Yûben en 1919, Le Pied de Fumiko est plus proche de cette quintessence de la prose de Tanizaki : dans ce portrait de « l’étrange et malheureuse psychologie du protagoniste » par un narrateur qui finira par devenir le troisième côté d’un triangle obscène, un marchand âgé de soixante ans se passionne pour une geisha de seize ans, mais en mettant cette passion au diapason d’une « inclination secrète », celle d’un fétichiste du pied, qui en souhaite d’abord obtenir le portrait par un stratagème, mais en mourra terrassé, le pied de sa froide maîtresse appuyé sur son visage agonisant, ce pied dont Tanizaki raconte que sa blancheur « s’irisait de rose aux extrémités des orteils bordés de rouge pâle. Cela me rappelait les desserts de l’été, les fraises au lait, la couleur du fruit fondant dans le liquide blanc ; c’est cette couleur-là qui coulait le long de la courbure des pieds d’O-Fumi-san. » Blason fétichiste ultime du corps féminin, Le Pied de Fumiko emporte son jeune narrateur dans son tourbillon de désir, « le désordre intérieur brutalement issu d’une sorte de folie », capable de rêver à un collier d’orteils blancs comme nacre autour d’un cou de femme cruelle, et de clamer qu’il serait capable de mourir pour avoir le droit de caresser un talon. Les récits de Tanizaki sont capables de rivaliser avec les fameuses estampes colorées de son pays : ils leur ajoutent une prose au trait acéré, secrètement cruel, qui sans faille le distingue de tous ses autres contemporains.
07.09.2026
« L’AMÉRIQUE »
DE FRANZ KAFKA
« Car il ne fallait pas, dans ce pays, compter sur l’intérêt des gens, et ce que Karl avait lu de l’Amérique était très juste à cet égard ; seuls les heureux semblaient ici jouir vraiment de leur bonheur au milieu d’un entourage indifférent » : écrit entre 1911 et 1914, laissé inachevé et publié à titre posthume en 1927, L’Amérique (que Kafka appelait aussi Le Disparu) se distingue de ses deux autres cousins romanesques, Le Procès et Le Château, par l’aura paradoxale qui entoure chacun des gestes de son héros, nommé Karl Rossmann (là où d’autres seront réduits à une initiale), un garçon de seize ans qui débarque à New York après avoir été chassé d’Europe par sa famille (il a été séduit par une bonne qui lui a fait un enfant). À chaque page, nous parcourons avec une fascination émerveillée un monde à la fois réaliste et parallèle (ici la Statue de la Liberté ne brandit-elle pas une épée au seuil de cette histoire ?), et nous voyons ce bonheur se présenter à Karl, pour aussitôt se retirer, vague capricieuse, chaque fois plus cruelle, plus humiliante, plus rabaissante dans son ressac. L’Amérique n’est pas un cauchemar où un village ou un tribunal, lieux clos, laissent surgir leurs spectres par bouffées, mais une pérégrination picaresque, une succession de séquences se déroulant sur fond de grande ville, d’une foule sans cesse en mouvement, comme dans les films muets de l’époque, un grouillement anonyme sur le fond duquel les mésaventures de Karl prennent une tournure parfois hilarante, parfois fantastique, et qui parfois s’élève jusqu’à un lyrisme poignant, un profond battement de cœur que Kafka, tout à la joie d’inventer, s’autorise comme si rarement dans son œuvre. Notre regard plonge dans la rumeur de la rue new-yorkaise, il suit les circulations folles des ascenseurs de l’Hôtel Occidental, pénètre dans la villa aux couloirs infinis de M. Pollunder, il plonge dans l’appartement encombré depuis lequel l’énorme Brunelda règne sur un duo de vagabonds escrocs et pathétiques, Robinson et Delamarche ; enfin il nous emmène sur le champ de course où le Grand Théâtre d’Oklahoma recrute, scène que l’inachèvement du roman oblige à résonner comme un final grandiose, sur lequel souffle un mystère métaphysique sur lequel bien des exégètes, et pas des moindres, se sont cassés les dents. Chaque fois que Karl obtient une faveur, découvre une brèche humaine dans le vaste magma humain de l’Amérique, nous ressentons une joie secrète ; chaque fois que nous devons assister à son interrogatoire, à son humiliation publique, à sa nouvelle rétrogradation dans l’ordre des êtres, nous souffrons pour lui, tout en étant convaincus qu’il y aura une nouvelle chance à l’horizon. Peut-être le train du Grand Théâtre d’Oklahoma est-il cet horizon, cette issue qui eurent tant de mal à s’esquisser, pour Karl comme pour son créateur. Dans un fragment, ce dernier nous raconte comment Karl parvient à composer un petit-déjeuner à partir des restes laissés par les autres locataires : une leçon de bricolage mêlé d’espérance, porteuse de sa propre lumière.
09.09.2026
« L’ÂNE D’OR OU LES MÉTAMORPHOSES »
D’APULÉE
Vers l’an 161 de notre ère, sous le règne de l’empereur philosophe Marc-Aurèle, un certain Lucius Apuleius, citoyen romain originaire de ce qui s’appellerait plus tard l’Algérie, eut l’idée de réécrire à sa manière L’Âne de Loukios de Patras, en le bourrant de ses propres inventions – sans se douter que, après la disparition de l’original, c’est son propre récit qui deviendrait, sous le nom hyperbolique de L’Âne d’or, le plus célèbre des deux. Les Métamorphoses, son autre titre, pointerait à tort vers Ovide – qui, lui, n’aurait certainement pas introduit sur la route de l’aventure, dès sa première page, une magnifique crotte de cheval. Nous sommes en Thessalie, terre de magie dans la Grèce romanisée – les nécromancières y sont des pisseuses qui peuvent se métamorphoser en hibou, et pour le malheur du héros trop curieux, prénommé Lucius comme l’auteur, leurs pommades peuvent aussi changer un homme en âne, dès lors dépourvu de la parole, sinon pourvu d’un appendice sexuel accru. « Je crois qu’il n’y a rien d’impossible, mais que la volonté des destins règle tout ce qui advient aux mortels ; vois-tu, à moi, à toi, à tois les hommes arrivent bien des aventures étonnantes, presque uniques, et pourtant, racontées à quelqu’un qui ne les connaît pas, elles le laissent sceptique. » Ainsi Lucius, narrateur de ses malheurs sous forme asine, donne le diapason de son épopée picaresque et pittoresque, peuplée de serviteurs, de brigands, de sorcières, de riches cupides et de pauvres hères ; au gré des caprices de Fortune, cette déesse aveugle au Mal qu’elle jette sur les sentiers de celui n’aspirant qu’à retrouver sa forme originelle, l’âne aux pensées humaines essuie sans cesse des bastonnades de la part des maîtres successifs entre les mains desquels il est ballotté, toujours menacé de mort comme une créature sans âme, à laquelle sont promises émasculation, décapitation, éviscération. L’Âne d’or est un portrait de la cruauté innée et de l’instabilité permanente du monde des hommes, qui est aussi la matière la plus romanesque, la plus folle, la plus cavalcante, pour ce portrait d’un Don Quichotte sur quatre pattes avant l’heure, traversant les paysages diversiformes de la société de son temps, et se perdant tout autant dans les sentiers de la fuite panique pour sauver sa peau, que dans ceux plus pervers et merveilleux des récits qui, déjà, s’organisent en tiroirs les uns dans les autres (on songe au futur Manuscrit trouvé à Saragosse, qui sera dix fois plus alambiqué et labyrinthique), jusqu’à prendre des proportions imposantes, tel le récit de Psyché et Amour, qui occupe quarante bonnes pages au beau milieu du livre, et dont l’âne regrette tout haut qu’il ne soit pas en mesure de le prendre en note. Malheurs de Psyché qui font écho à ceux de Lucius ; ils sont le reflet de sa propre initiation, qu’il aura menée sans en avoir conscience, à la recherche d’une lumière divine qui, dépouillée des hasards d’Eros, trouvera en Isis ce « corps tout entier de l’image », dont la vision cosmique aura su saisir l’instant où « la divinité invincible se retira en elle-même ».
16.09.2026
« LA FEMME CHANGÉE EN RENARD »
DE DAVID GARNETT
Certains livres partent d’une prémisse si affinée, si transparente et à la fois si précipitée et si stupéfiante, qu’ils parviennent par ce tour de force à se dispenser de toute origine rationnelle, nous plongeant avec une autorité souriante dans l’impossible qu’ils nous proposent d’explorer. La Femme changée en renard, publiée en Angleterre en 1922, pourrait ainsi faire sienne la célèbre devise de Benjamin Disraeli, « never explain », et il est vrai que depuis son apparition dans les lettres britanniques, elle demeure une énigme tranquille, déposée sous forme de livre pour le plus grand bonheur des happy few. Son auteur, David Garnett, s’éloignait avec cette fantaisie aux ombres tragiques, de l’esprit de sérieux qui dominait son milieu, et en particulier le groupe de Bloomsbury (Lytton Strachey, Virginia Woolf, et bien d’autres) dans lequel il gravitait. Le début de la trame est limpide : à l’époque victorienne, Sylvia, une jeune femme dotée de toutes les qualités, vient d’épouser Mr. Tebrick, un gentilhomme campagnard ; un jour d’hiver où ils se promènent dans les bois, Mr. Tebrick ne quitte son épouse des yeux que quelques secondes, et voilà que soudain, à la place de celle-ci, il n’y a plus qu’une petite renarde au magnifique poil roux, et dont tous les indices laissent à penser qu’il s’agit bien de Sylvia Tebrick, née Fox, métamorphosée en cet animal farouche et cruel. Transformation considérée d’un œil aussi trompeusement naturel que celle de Gregor Samsa en cafard, mais aux accents bien différents : car même transformée en renard, il devient évident que Sylvia aime toujours son mari, et que celui-ci est toujours amoureux de sa femme, qu’il transporte chez lui, après avoir renvoyé les serviteurs et abattu ses deux chiens d’un coup de fusil. Sur le ton d’un narrateur faussement détaché, Garnett retrace alors l’engloutissement inéluctable de Sylvia dans le règne animal, les efforts désespérés et pathétiques de Tebrick pour lui maintenir les apparences d’une mentalité humaine, la folie qui conquiert méthodiquement la vie et la psyché du mari qui ne peut se détacher de cet être qui a été sien et qui, par-delà corps, langage, désirs enfuis, lui reste lié de manière indissoluble, tel un fantôme derrière lequel courir de façon possessive. « Son seul espoir était de retrouver cette bête ; c’est d’elle qu’il rêvait sans cesse. Qu’il fut éveillé ou endormi, des images d’elle le poursuivaient : son masque, sa queue bien fournie, à touffe blanche, sa gorge blanche, le poil épais de ses oreilles, telles étaient les visions qui le hantaient ». Remarquée en son temps par André Breton, La Femme changée en renard est elle-même un exemple chimiquement pur d’amour fou, s’exprimant par-delà la perte, la jalousie, le renoncement, voire même dans la tendresse la plus inattendue envers les fruits d’un adultère animalier, en des scènes d’une poésie étonnante où l’homme expérimente une proximité avec la nature qui ne peut que choquer une société spectrale – tragédie amoureuse qui, comme s’y attend le lecteur, ne peut se conclure que dans une catastrophe rapide et sanglante, digne des meilleurs drames élisabéthains.
17.09.2026
« ORPHÉE »
DE JEAN COCTEAU
La Grande Guerre a vu, dans le sillage du suicide évident de l’intellect européen, surgir bien des figures poétiques enflammées du désir de retrouver, dans les mythes de l’antiquité, cette matière ductile et toujours à portée de main, l’énergie qui venait de s’abîmer dans les orages d’acier – mais bien peu sont parvenus, comme Jean Cocteau, à non seulement retourner le mythe comme une peau de lapin convertie à un environnement moderne, mais surtout à s’associer totalement à un symbole de lyrisme et de mort, de création et de destruction, comme Orphée, devenu au fil des années, des projets, des métamorphoses de la scène au poème et du dessin au film, plus qu’un modèle ou une référence, mais un véritable alter-ego fantasmatique, dont la corde parvient encore à vibrer sur une note émouvante, au-delà du kitsch et des formules. Dans la pièce représentée au Théâtre des Arts en 1926, d’une concision et d’une sécheresse qui en font comme une pierre de lune compacte et sombre, Orphée, qui n’a pas encore le visage de Jean Marais, est un poète de notre temps, installé dans une villa de campagne avec sa femme Eurydice, qu’il a arrachée à une bande de femmes aux mœurs jugées douteuses et qui le jalousent ; il y a un cheval qui, de ses coups de sabots, dicte des poèmes scabreux dans le seul but de perdre le poète, et qui installe la discorde dans le couple, jusqu’au quiproquo menant, en quelques pas sur scène, à la mort d’Eurydice. Entretemps était apparu Heurtebise, dans la plus virginale et parfaite version de ses avatars à venir : Cocteau précise qu’à son entrée, son matériel de vitrier brille comme des ailes dans son dos, qu’il a légèrement fléchi un genou à terre, et qu’il porte une main à son cœur – c’est le plus beau détournement de la salutation angélique que le théâtre français pourra connaître. Heurtebise est la vigilance, le doux gardien, le conseil avisé, la main qui guide le couple Orphée-Eurydice sur le chemin d’une réconciliation avec soi-même et avec la poésie (qui est aussi bien le véritable monde), en passant par la zone où règne la Mort, femme élégante riant de sa réputation de squelette à faux, convertie comme nous tous à la technicité des gestes et du langage qui s’est imposée à sa pratique. Mais comme le murmure Heurtebise à Orphée, la Mort, même convertie au modern style, reste la détentrice d’une force archaïque que Cocteau ne remet pas au goût du jour, mais bel et bien dans la pleine lumière de sa cruauté immanente, dont la vérité nécessite de nouveaux hiéroglyphes : « Je vous livre le secret des secrets. Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient. Ne le dites à personne. Du reste, regardez-vous toute votre vie dans un miroir, et vous verrez la mort travailler, comme des abeilles dans une ruche de verre. » Orphée est, pour Cocteau, le carrefour de tous les doutes, de tous les périls, de toutes les erreurs qui menacent le poète et l’arrachent à une vocation que la société abhorre, parce qu’elle le nie, haine appelant toujours une fatale transfiguration, qui résonne dans ce credo en trois coups : « Je découvre un monde. Je retourne ma peau. Je traque l’inconnu. »
17.09.2026
« ENTRETIENS »
DE GEORGE STEINER
À sa mort en 2020, à l’âge de quatre-vingt dix ans, dans sa maison de Cambridge, George Steiner était une figure en voie d’effacement : quelle place pouvait donc trouver, à cet acme fier et ardent de l’intellect occidental, notre époque du tout digital, tissée de confusion et d’inconsistance ? Trente ans plus tôt, Steiner occupait pourtant un rôle important dans la définition que se donnait la société de ce qu’est un penseur (mot vague, mais encore détenteur d’une aura décisive) : celui qui, d’un même geste, est capable d’embrasser le passé civilisé, et de donner l’impulsion, entre optimisme et noirs pressentiments, à la boussole chargée de pointer le nord du futur. « J’aimerais que le souvenir que l’on garde de moi – pour peu que je perdure dans les mémoires – soit celui d’un maître à lire, de quelqu’un qui a passé sa vie à lire avec les autres » : c’est dans ces Entretiens réalisés par Ramin Jahanbegloo en juillet 1990, que nous pouvons retrouver, transcrit à son degré le plus vivant, le plus intuitif, cette voix et ce ton inimitables de Steiner : émerveillés dès qu’il s’agit de retracer l’histoire familiale et les grandes étapes d’un parcours intellectuel déjà hors normes (qui feront plus tard l’objet d’un beau récit autobiographique, Errata) ; laissant éclater leur colère froide face aux interprétations biaisées, aux falsifications évidentes, aux opportunismes de certains mandarinats triomphants en cette fin de vingtième siècle ; se complaisant à faire étalage de sa modestie de « porteur de lettres » (selon une formule de Pouchkine qu’il se plaisait à répéter dès qu’il lui fallait décrire son travail, toujours sur le fil entre littérature et philosophie sans qu’aucune de ces deux disciplines ne se précipite pour le réclamer comme sien) ; enfin, n’hésitant pas à laisser percer un certain orgueil, sans lequel il semble que sa personnalité n’aurait pas été complète, tant il s’agit d’un orgueil au geste sûr et à la parole de fer, jamais effrayée de se lancer dans des prophéties. Le monde de Steiner était alors celui de l’effondrement de la sphère communiste, de la réunification de l’Allemagne, porteurs d’un vent de « fin de l’histoire » dont, avec prescience, il se défiait déjà comme d’une recette trop simple. Les Entretiens sont entrecoupés de réflexions sur le déchaînement du capitalisme, sur le triomphe de la consommation sur la raison, de la domination du bruit, sur le reniement des clercs de l’art et de la culture qui se sont soumis aux germes complaisants de la destruction. Attitude réactionnaire, jugerons vite certains, auxquels « l’animal langagier et symbolique que nous sommes » ne parle plus. Mais il faut entendre la voix de Steiner vibrer tout autrement à ses grandes passions : l’enseignement, irréductiblement présenté comme une vocation ; la musique, sans laquelle selon le motto de Nietzsche la vie serait un vide dépourvu de sens ; la leçon de Heidegger, assumée à travers ses zones d’ombres ; et surtout, le plaisir absolu du lecteur : « J’ai souvent ressenti charnellement la saveur physique d’une pensée, le goût d’une idée qui s’infiltre dans ma peau pour gagner d’un coup d’aile magique mes mains, mes bras et mon visage ».
19.09.2026
« DU ROMAN CONSIDÉRÉ COMME UN DES BEAUX-ARTS »
DE HENRY JAMES
Derrière les épais volumes qui rassemblent ses nouvelles ou ses romans, le public français ne soupçonne encore qu’avec une faible perspicacité l’autre Everest de la production d’Henry James, fidèle collaborateur de dizaines de journaux et magazines, infatigable décompteur du nombre de signes nécessaires pour atteindre (et bien sûr, allégrement dépasser) la place autorisée : celui de la critique littéraire, exemplifiée par la figure de Sainte-Beuve, que James se proposait modestement d’égaler. Regard critique qui, durant des décennies, se partagea à part égale entre domaine anglophone et lettres françaises. Le petit volume intitulé en France Du roman considéré comme un des beaux-arts ne rassemble qu’une poignée de ces études, datées entre 1888 et 1905, et centrées sur la littérature française naturaliste (celle dont James a été non seulement le lecteur contemporain, mais dont il avait fréquenté en personne certaines des figures éminentes lors de ses séjours parisiens). Henry James oblige, ce ne sont pas des critiques comme nous nous y attendons, mais de larges fleuves aux paragraphes d’une densité merveilleusement étouffante, où la respiration manque presque entre une idée et une autre, au long de phrases serpentines qui prennent souvent un malin plaisir à dissimuler jusqu’au bout le véritable éclat de leur pensée. Ces textes, menés d’une main qui rappelle plus celle d’un dissecteur que d’un journaliste, regorgent d’idées déroutantes, de regards perçants, de perfidies secrètes, de visions à vol d’oiseau sur des paysages romanesques diversiformes. Sur l’œuvre de Maupassant, vue comme une admirable coupe transversale opérée sur une société décadente où l’œil se refuse à idéaliser quoi que ce soit, il parle ainsi de la « génialité d’un homme de spectacle stimulée par le succès avec lequel il a le sentiment de faire cabrioler et glapir ses pantins (particulièrement ceux de l’espèce féminine) ». Sur Flaubert, ce portrait superbe, résumant tout en une phrase : « Sédentaire, cloîtré passionné, cynique, torturé, dans son amour pour une expression somptueuse, pour des sujets recherchés et ardus, par un inaccessible idéal, il se tint toute sa vie à l’abri de la vulgarité, de la publicité et du style journalistique, pour être, après sa mort, traîné au milieu de la place publique sous les coups les plus violents de l’éclairage électrique. » (Et sur Madame Bovary, cette formule lapidaire et géniale : un « classique prémédité »). Quand James parle de Balzac, on sent toujours sa poitrine se soulever de pure admiration face à ce fleuve d’imagination débordante : « l’ambition de Balzac était simplement de faire tout ce qui était possible ». Quant à Zola, dont il explique la carrière méthodique par « la solidité même de son estomac », il ne dissimule pas la machinerie tournant à vide derrière chaque volume des Rougon-Macquart. Enfin, l’essai sur d’Annunzio est un exercice d’équilibriste bluffant : ou comment faire croire à sa pure admiration pour une œuvre dont, in extremis, on épingle le son creux du credo esthétique – soit, selon un titre de James, on peut bien qualifier de « leçon du maître ».
19.09.2026
« VINGT ANS APRÈS »
D’ALEXANDRE DUMAS
À peine l’encre était-elle sèche aux dernières pages des Trois Mousquetaires, qu’en janvier 1845 Le Siècle entamait la publication de Vingt ans après : pour le lecteur, ce n’était qu’un souffle, à peine une respiration ; pour les quatre héros, c’était un saut dans l’avenir qui aurait pu être fatal à leur force vitale voire leurs impeccables individualités, les deux principes sur lesquels à ce jour leur immortalité s’appuie encore. En écoutant le comte de Rochefort, ancienne némésis de d’Artagnan, raconter à un nouveau cardinal (non plus « le grand », le défunt Richelieu, mais sa version cupide et plus roublarde que princière, Mazarin) les exploits du précédent roman, déjà devenus des légendes difficiles à croire, il règne comme un halo de conte de fées lointain, de vignette iréelle, qui signale un danger majeur : que Athos, Porthos, Aramis, d’Artagnan, ne soient pas en mesure de revenir intacts de cette étrange ellipse à laquelle le lecteur est convié. Et de fait, à mesure que le Gascon chien fou, rendu plus calme et désabusé par le passage du temps, tente de réunir à nouveau les « inséparables », une inertie semble clouer ces fantômes à leurs familles, leurs châteaux, leurs amours, qui étaient moins la récompense de leurs exploits passés que la stase douce et atroce dans laquelle le roman d’aventures déteste devoir plonger. Déjà avec le retour d’Athos, le plus beau personnage de cette saga, puisqu’à la fois le plus noble et le plus tourmenté, quelque chose se débloque, une machinerie occulte, cachée derrière les dialogues bavards et les rouages pré-hollywoodiens préparés par Auguste Macquet, se remet en branle : une vie singulière, toujours aussi étonnante aux yeux des puristes de la littérature, qui exhale son parfum et nous enveloppe en lui, comme dans une aura addictive. Mais il aura fallu attendre le tiers des neuf cent pages de Vingt ans après pour que le quatuor soit réuni, pour qu’il entrelace à nouveau ses voix téméraires et hâbleuses, avec un bémol historique de poids : faisant écho au credo romantique français contemporain de Dumas, les jours glorieux sont désormais une illusion fanée, les quatre amis, séparés dans des camps politiques opposés, ne peuvent empêcher un soupir nostalgique de draper leur époque. « Tout est pauvre et mesquin en France en ce moment », déclare Athos, qui un peu plus tôt s’interrogeait : « les ministres, les princes, les rois passeront comme un torrent, la guerre civile comme une flamme, mais nous, resterons-nous ? ». C’est cette double histoire tempétueuse, de la Fronde en France et de l’exécution de Charles Ier en Angleterre (prétexte à quelques grandes pages sublimes), croisée avec une histoire plus intime actant la survivance du Mal, que traverseront ces figures super-héroïques, parfois faire-valoir de l’épisode révolutionnaire, parfois acteurs secrets de l’anecdote décisive. Leur ton de marivaudage répétitif, leur impudence face au risque, leur chance inlassable, toutes conventions dont le lecteur n’aura que mauvaise peine à se lasser, resteront en revanche la meilleure réponse à Athos : les signes d’une infatigable immortalité.
24.09.2026
Illustration : Nike couronnant un âne qui pénètre un lion, vers 34-35 après J.C., fresque provenant du site Pompéi VII, Musée archéologique de Naples (détail)




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