BEEP BEEP BLUES - COYOTE VS. ACME
Arthur-Louis Cingualte

Seul, de trois quart dos, accoudé à la balustrade de l’une de ses nombreuses terrasses qui surplombent la mer, le Minotaure est absorbé par le coucher de soleil. On ne l’a jamais vu - ni même imaginé - comme ça : la bouche entre-ouverte, l’œil humide, toutes gardes baissées, complètement émerveillé. Le petit oiseau fraîchement mort (le bec encore ouvert) que l’on découvre dans sa main gauche confirme le saisissement du fils de Pasiphaé : le spectacle du ciel et de la mer a été suffisamment abrutissant de beauté pour lui faire relâcher l’étreinte et ouvrir son poing ; toute action de violence aveugle qui détermine son être est comme suspendue. Oui, la brute a un cœur.
C’est une reproduction de cette toile, peinte en 1885 par George Frederic Watts - et découverte dans un recueil de Chesterton - qui va inspirer à Jorge Luis Borges sa célèbre nouvelle « La Demeure d’Astérion » dans son recueil L’Aleph.
En donnant la parole au monstre isolé, que seul Thésée va pouvoir être en mesure, ange rédempteur, de libérer, l’auteur argentin pose une question totalement négligée : qui pense à la solitude du Minotaure ?
De la même façon – de la Mythologie aux Cartoons - Coyote VS. ACME, le film miraculé de Dave Green, interroge le spectateur : qui pense à la souffrance du Coyote ? Que fait-on de toute cette douleur physique ? Et – puisqu’il est abonné pour l’éternité à toutes déconfitures et condamné à l’humiliation – psychique ?
La composition du tableau est quelque peu différente, mais il exprime une idée similaire :
Wile E., le Coyote est lui aussi seul. Pas de terrasse ici, mais une grotte aménagée. L’animal est à son bureau. Devant lui, aucun coucher de soleil à contempler mais, accrochés au mur, tous ses fameux plans pour coincer Beep Beep dessinés au feutre blanc sur son très caractéristique joli papier millimétré bleu. C’est toute une collection d’horribles échecs que le Coyote revit, un à un, les oreilles baissées avant de s’écrouler, anéanti, sur son bureau.
Chuck Jones, son créateur, lui a aussi conçu son propre labyrinthe ; un labyrinthe en forme de ligne droite qui consiste en onze règles précises (les 9 et 10 suffisent) :
« Règle 9. : Le Coyote est toujours plus humilié que blessé lorsqu'il échoue.
Règle 10. (non officielle) : Le Coyote doit toujours recueillir la sympathie du public. »
En se présentant comme un film de procès, Coyote VS. ACME ne dissimule rien de ses intentions. Le regard est traîné en justice, et malgré un adversaire puissant et quelques intentions machiavéliques (on ne se refait pas) la dignité de Wile E. est (r)établie. Terriblement – et très habilement – émouvant le film subverti la règle 9 (le Coyote échoue au tribunal et dans tous ses plans sans être humilié) et fait triompher la règle 10.
Les affaires peuvent reprendre sans qu’aucune intervention de Thésée soit nécessaire : quelque chose a enrichi le regard.
Et en rappelant à plusieurs reprises que Coyote, est nu et incapable de s’exprimer, qu’il vit comme une créature sauvage conditionnée par son rôle de prédateur, qu’il est à la marge même de ses congénères dessinés, Coyote VS. ACME se permet d’ajouter une règle à la liste de Jones : le Coyote doit toujours recueillir la sympathie du public pour tous les autres animaux.

Illustrations : photogrammes du film Coyote VS. ACME de David Green (2026)




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