MACHINA EX DEO
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Aurélien Lemant

Le monde est une machine – et ce n’est pas une métaphore. Du moins pas si l’on se rapporte à certaines Weltanschauung, en particulier un traité de cosmogonie tel que le Sefer Yetsirah, soit le Livre de la Création des Hébreux. Rédigé tardivement, entre le IIIe et le VIe siècle, cet exposé sur la genèse du monde suggère que celui-ci est un programme alphanumérique, le cosmos ayant tout entier et jusqu’à la moindre substance été façonné à partir de combinaisons, positionnements et permutations de vingt-deux lettres (l’alephbet hébraïque) et des dix chiffres qui vont de 1 à 10. On comprendra que le livre en question ait été raccordé à la tradition mystique de la Kabbale, elle qui s’attache à l’étude de ces « trente-deux voies mystérieuses de sagesse » dont le Créateur (l’auteur, le concepteur, le programmeur, le développeur, pourrait-on dire) s’est servi pour le design de notre environnement élargi, du micro-local aux confins de l’Univers. Cette vision permet d’affirmer que le mot est la chose, et confère un certain pouvoir au logos, en tant que langage de la programmation universelle – une conception que l’on pourra lier au magisme autant qu’à la psychanalyse. Si tout est constitué des mêmes lettres et numéros, alors tout se rejoint non plus seulement par association d’idées mais via un système d’exploitation, et une vibration commune. Car lettres et numéros sont non seulement conçus pour être gravés ou frappés (écrits), ce qui provoque du son, mais encore prononcés (lus), ce qui exige une parole (« voix, souffle et verbe »). Le Sefer Yetsirah évoque en effet « l’alliance de la langue », soit l’encodage informatique qui fait exister et rend fonctionnels le monde et ses occupants, une langue qui doit être maîtrisée et parlée si l’on veut pouvoir comprendre le programme et coder à son tour. Quant aux nombres, il est dit que « Leur apparence ressemble à l’éclair » et qu’ils descendent « comme un ouragan » sur la Terre pour la modifier. A la manière d’un courant électrique qui « court et revient » pour alimenter la mécanique, les nombres activent l’espace-temps, le mettent en marche une fois que les lettres l’ont mis en place. Selon cette approche, le langage produit le monde, et non l’inverse. Trois consonnes de l’alphabet hébreu sont d’ailleurs nommées « lettres mères » ; de leur matrice et de la pluie des chiffres, verts ou non, proviennent tous les éléments qui constituent cet automate infini. Une technique proposant d’unir ainsi écriture / composition / énoncé / concrétisation / apparition est une définition de la science-fiction qu’aucun écrivain du genre ne saurait négliger.
Ce n’est donc pas une lubie jaillie de nulle part si les nazis ont multiplié sous le IIIe Reich le financement des recherches dans le domaine de l’occulte, achetant les services de mages modernes afin de casser le code de telle ou telle tradition ésotérique, moins pour annihiler ces cultures ou les vaincre que pour les utiliser, désirant transmuter connaissance en puissance – ce qui est le propre de la machine, convertir une donnée en action. George Steiner estimait qu’Adolf Hitler, en « maître ultime du dé-dire » et de « l’anti-parole », était en quête du verbe qui anéantit, celui qui déprogramme – sans pour autant reprogrammer – sinon le cosmos, du moins l’Homme. Peut-être pas seulement le mot qui tue mais pire, le mot qui « dé-crée », le mot qui défait et annule l’operating system fabriqué par le concepteur, en tous cas le dieu des Juifs. Le swastika détourné par l’hitlérisme a en ce sens pu être un anti-aleph, cette première lettre des Hébreux, lettre-mère, lettre principe qu’il lui fallait moquer et contrecarrer par la sorcellerie d’un logo contre la sainteté du logos. Hitler n’était pas qu’un piètre peintre : comme nous l’a démontré Norman Spinrad dans Rêve de fer, il était aussi potentiellement un mauvais auteur de science-fiction. Un artiste raté, plutôt que maudit, qui n’avait pas saisi que, notre biotope étant déjà une machinerie, il n’était dès lors plus nécessaire de surindustrialiser la planète, ni surtout de se constituer robot lui-même*. Voilà ce qui arrive à celui qui ne sait plus avoir foi en l’humanité : à la recherche d’un ami qui lui ressemble encore, il tue tout le monde et se construit des autoroutes, des usines et des statues en remplacement. Hitler est depuis peut-être tombé en panne. Et nous pouvons toujours prétendre ne pas avoir contribué à réparer la bécane. Il semblerait surtout que nous voulions nous persuader qu’elle se soit rafistolée toute seule. Qui sait ? Les robots nous le diront.
* On ne se souviendra peut-être pas longtemps que Tay, le bot lancé sur Twitter par Microsoft en 2016, était devenu hitlérien en moins de vingt-quatre heures, avant d’être silencé par ses concepteurs.
Illustration : William Blake, Visions of the Daughters of Albion, 1793, planche 1, gravure reprise à l’aquarelle et à la plume, British Museum, Londres (détail)








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