TU VOUDRAIS BIEN ME FAIRE L’AMOUR ?
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- il y a 2 jours
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FRANÇOIS BOURGEON – TOUTE BEAUTÉ EST EN DANGER
Aurélien Lemant

Il faut se figurer la vie au large à bord d’un vaisseau durant des semaines, voire des mois, sans la plus petite escale, sans un consistant bout d’îlot à se caler sous la longue-vue, squales et albatros pour seuls visiteurs, avec la camaraderie forcée et la promiscuité de chaque instant, à déféquer dans des seaux devant huit cents acolytes et dormir en alternance parmi des voiles tendues en hamacs ou à même le plancher, les uns sur les autres, comme à l’intérieur d’un pénitencier exigu – certes mobile et flottant. La promesse de l’aventure et de la découverte s’accompagne donc, pour le marin au long cours, d’un enfermement à ciel ouvert, d’une assignation à résidence d’où toute fuite signifie la mort par noyade, ou par les requins.
Ce contexte éprouvant, on le vit avec Isa, Hoel et ses frères de fortune le long de traversées des eaux du globe de long en large, ou avec Zabo, Louise Michel et Nathalie Le Mel sur leur bagne nautique à destination de la Nouvelle-Calédonie. Même sans retour et cernée par les flots, la terre ferme devient alors une moindre prison pour tous ces transportés, déportés, apatrides ou exilés. La seule façon de s’échapper d’un navire en mer est par le haut : via le fantasme et l’imaginaire, ou en grimpant vers la hune du plus grand mât, afin de s’isoler comme à destination des nuages. C’est là-haut que se donnent rendez-vous Isa et Hoel, comme c’est debout qu’ils s’étreindront la première fois, chacun passager clandestin de l’existence de l’autre, au fond des galeries du bateau qui les entraîne sous la nuit. Que des femmes soient cachées dans « la zone interdite à l’équipage », qu’un matelot les découvre – littéralement, en arrachant les boutons d’un chemisier pour valider son intuition d’une poitrine féminine –, et c’est le Nouveau Monde qu’on accoste avant l’heure. Déguisée en homme, seins comprimés pour passer inaperçue, Isa aime Hoel à la verticale, dans une totale égalité imposée par l’architecture de l’embarcation. Leur inclination naissante les conduira naturellement à tester toutes les postures permises par l’amour, en plein océan ou sur les continents. Leur désir, et, en miroir, celui de Mary et François Vignebelle, renouvelés le long d’aléas maritimes où voisinent le crime et la trahison, offrent une double respiration au récit : une pour les personnages, lesquels n’ont pour seule joie que le sexe dans cette odyssée de malheurs, et une pour le lecteur rencontrant son exutoire en ces séquences brèves et saccadées de levrettes, missionnaires ou cunnilingus (plus amorcées que dévoilées, génie narratif du découpage propre à Bourgeon oblige, tout de médaillons et de gros plans sur les visages, où l’ellipse se fait reine, où la nudité est révélée pour nous être immédiatement soustraite, comme si nous surprenions un couple par accident et que, troublés, nous nous éloignions pudiquement au lieu d’assister à la scène) qui laissent libre cours à notre imagination, à un prolongement du conte à travers notre écriture intime de ces passions. De ces respirations naissent l’empathie pour les personnages, en ce que nous les désirons sauvés par l’amour, au sein d’un univers brutal, viril et semi-carcéral où la jeunesse sert de chair à canon, où même les femmes les plus libres et affranchies se voient arrimées à une fonction de passe-temps, dégradées au rang d’objets de décoration ou d’ustensiles par des aristocrates autant que des soudards, tous voyous, voyeurs, violeurs.
Voyeurs, nous le sommes forcément, nous qui nous adonnons à cette pratique visuelle qu’est la lecture de bandes dessinées, et c’est aussi là que Les Passagers du vent vient nous chercher : il ne s’agit pas tant de céder à la mode des publications bédéiques à destination des hommes durant les décennies 1970-1990, avec leur lot de fessiers obligatoires, de mamelons entraperçus, de chignons défaits, de langues tirées et de dents serrées dans le plaisir – en moyenne, et au minimum, deux pages de cul assénées de manière univoque par album de presque toute parution dans la littérature graphique française pour adultes de l’époque ; ici, il s’agit au contraire de présenter la condition humaine, surtout féminine, dans ce qu’elle expérimente de plus terrible, la pénétration devenant plutôt l’esquisse des enfers, hélas, que l’accès à une terre promise que l’on parcourrait à deux. En somme, dans les trois cycles de la saga, il est un peu moins souvent question d’érotisme que de sexe, obtenu à tout prix par la contrainte, une femme ployant sous les coups et les pressions d’une bande, à Montmartre aussi bien qu’en mer, au cœur d’un bayou comme dans la chambre à coucher d’un officier. Or, ce réalisme-là, maintes fois résumé à un corps meurtri, abandonné après le forfait ou maintenu par des poings coupables, sur un lit de vase ou derrière la porte close d’une cabine, n’en a que plus de valeur, puisqu’il nous laisse sortir de l’extase individuelle ou de l’histoire d’amour pour nous faire basculer dans le cauchemar collectif de l’Histoire, tout court. Il nous raconte une vérité qui s’inscrit au milieu de ce que l’on nomme enfin aujourd’hui la culture du viol, non par commodité lubrique de narrateur paresseux mais pour la dénoncer. Sans nulle complaisance ni ambiguïté, Bourgeon nous transforme en témoins impuissants, consumés de colère et de tristesse, redoublant de compassion et d’amitié pour une Isa (violée en groupe par deux fois), une Zabo (souillée par des Versaillais pendant le siège de la Commune de Paris), ou une anonyme forcée par un officier nordiste le temps d’une case. Le dos de Mary n’est pas le même quand il est exhibé à son joli amant Vignebelle, ou dévêtu à l’improviste par une tempête, que lorsqu’il est constellé du foutre de ses assaillants immondes. Il n’est plus l’heure de se perdre en rêveries charnelles, mais de regarder en face le visage de cette culture : le sang aux commissures des lèvres bâillonnées de Mary, les ecchymoses, les larmes, les spasmes de souffrance que trahissent les emanata. La comparaison de cette prise de pouvoir absolu au meurtre d’une souris pas un gros chat achève de nous braquer contre le monde. Mary franchit une assemblée d’hommes pour se rendre d’un point de la Marie-Caroline à l’autre, et voilà ce qu’on lui reproche : d’être une femme et d’avoir osé traverser l’espace – une vignette – un instant. La planche de bande dessinée va alors progressivement l’encager, se refermer sur elle telles les mâchoires du chat. Nous sommes à l’image nous aussi : cet enfant qui ne peut intervenir, qui pleure et qui se tait en attendant que ça passe, c’est nous. A la fascination succède le dégoût, et celui-ci relativise toute l’entreprise en apparence sexy de la plastique des héroïnes de Bourgeon. Toute beauté est en danger, c’est ce que dit Les Passagers du vent de l’Afrique comme des gens qui la peuplent, de l’idéal révolutionnaire brandi par des pétroleuses et des artistes, ou encore de la Nature primordiale, qu’elle se montre océanique ou marécageuse.
Si l’ultime tome porte le titre de Rue des Martyrs, il faut bien sûr y voir un témoignage, celui de sublimes combattantes qui ont vu et qui savent, à leur corps défendant, ce qu’être femme signifie dans cette société emmenée par les hommes. Comme pour contrer la malédiction, martyre d’un soulèvement populaire, Zabo transfigurée aura vers la fin ces mots pour son ami Lukaz : « Tout en douceur, s’il-te-plaît… Tu voudrais bien me faire l’amour ? »
Illustration : François Bourgeon, Les Passagers du Vent, La Petite Fille Bois-Caïman, livre 2, 2010 (détail de trois cases)








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