LE DRAPÉ MARÉCAGEUX
- lefeusacreeditions
- 13 janv.
- 2 min de lecture
« La Belle et la Bête » de Juraj Herz (1978)
Arthur-Louis Cingualte

Loin de tous systèmes connus, aussi ignorés que braconnés, des continents esthétiques à la dérive, la géographie cinéphile n’en manque pas. Sortes d’imputrescibles cadavres en orbite autour des imaginaires collectifs on les voit surgir comme ça, soudainement, à la faveur de tel reflux numérique pirate, de telle initiative rétrospective ou de telle obscure réédition.
Promesses d’expériences archéologiques exaltantes, exotiques et hypnotiques (quand il ne s’agit pas carrément de révélation), parmi ces aventures cinématographiques, celle produite par la Tchécoslovaquie des années 70/80 est l’une des plus redoutables : une image exhumée ici ou là suffit à se faire un film avant de le voir.
Que l’on s’arrête un instant – et sans intention d’aller plus loin – sur cet objet fascinant qu’est l’affiche de « Panna a Netvor » (« La Belle et la Bête ») de Juraj Herz. Le spectateur qui a découvert le sidérant (de modernité formelle et d’intelligence conceptuelle) « L’Incinérateur de Cadavres » du même réalisateur peut y projeter les plus sensationnels espoirs.
Que découvre-t-on ?
Les crédits minuscules, les logos de maisons de production et le nom du réalisateur sont bien présents mais, pourtant, on ne s’y retrouve pas. Là où l’illustration devrait énoncer les choses clairement, spontanément, « publicitairement » elle préfère chuchoter un secret.
C’est le portrait peint de belle manière (plan américain de profil, le visage tourné presque de face) d’une femme coiffée d’une couronne de fleurs, enveloppée dans une ample étoffe de soie vert glauque, une bougie éteinte à la main, dont on ne saurait bien dire s’il est rendu intentionnellement indiscernable, crypté, plutôt que simplement inachevé. On laisse de côté la féérie de la version Cocteau comme l’amabilité de celle des studios Disney, l’étrangeté prime ici.
Chaque détail, de fait, inquiète notre attention.
Le visage, d’abord, dessiné au tiers, un grand aplat couleur chair qui le laisse vierge à l’exception d’un œil d’un bleu qui nous fixe intensément.
L’étoffe qui compose un drapé tout en viscosités marécageuse et reptilienne, comme un vase de Gallé fondu ou une corne d’abondance périmée (ce n’est pas l’automne mais un printemps pourri) maintenu fermée par un tubercule anthropomorphe (de la mandragore ?) en guise de broche
La bougie éteinte dévorée par une tâche noire (est-ce bien une bougie d’ailleurs ?)
Et puis ces trois mains supplémentaires, toutes ensemble sans se croiser ou se mélanger.
On comprend : la Belle et la Bête partagent un seul et même corps.
A l’enchantement, naturellement, se substitue l’ensorcellement.
Et si le film se fait, il s’agit maintenant de le voir.
Illustration : Josef Vyletal, affiche pour le film Pana a netvor (La Belle et la Bête) de Juraj Herz, 1978 (détail et ensemble)









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