L’APPARITION DU CHÂTEAU
Sylvain Métafiot

Il faut attendre les dernières minutes du film pour le voir apparaître, trônant sur sa montagne de glace : le château. Et pas n’importe quel château. Le plus terrible et le plus abominable de tous : le château de Silling.
Profondément influencé par Sade à l'époque où Luis Buñuel le découvre, L’âge d’or est le premier film de l'histoire du cinéma à y faire explicitement référence en montrant, dans sa dernière partie, les « quatre scélérats profonds et reconnus » des 120 journées de Sodome sortant de l’odieuse forteresse au son des tambours de Calanda et faisant figurer le pire de tous, le Duc de Blangis, en Jésus Christ.
Le film bascule à cet instant précis dans un espace-temps mental replié sur lui-même, en parfaite cohérence avec la fonction du château chez Sade. D'un point de vue spatial, la souveraineté des libertins ne peut s’épanouir que dans l’isolement le plus complet. Impénétrables, établis dans des lieux retirés et inaccessibles, les lieux clos sadiens permettent ainsi de disposer des victimes innocentes sans risque d’être dérangé par les représentants de la Loi ou de la Morale. Le château isolé en pleine montagne, cerné de remparts géants et de douves profondes est l’espace privilégié pour l’imposition de règles strictes, selon un modèle panoptique de surveillance total, sans aucune possibilité de communiquer avec l’extérieur ni de s’en échapper. Comme le constate Roland Barthes : « Une fois enfermés, les libertins, leurs aides et leurs sujets forment une société complète, pourvue d’une économie, d’une morale, d’une parole et d’un temps, articulé en horaires, en travaux et en fêtes. Ici comme ailleurs, c’est la clôture qui permet le système, c’est-à-dire l’imagination. » (Sade, Fourier, Loyola)
Le château crée aussi une bulle temporelle autonome, hors de la réalité du monde. Le passé et le futur n'existent plus une fois les portes franchies, le pont-levis relevé et les issues emmurées. Le temps du libertin est celui du présent absolu, un temps qu'il manipule au gré de ses envies. Cette distorsion contamine tout le film de Buñuel, comme en témoigne la rapidité des enchaînements entre les parties distantes de plusieurs siècles ; et surtout le raccord entre la fête bourgeoise (époque contemporaine) et la sortie du château de Silling (époque médiévale) introduit par l'intertitre « À l'instant précis ».
Le réalisateur fond le présent de sa propre époque (1930) avec celle de l'écrivain (XVIIIe siècle) et celle du temps évangélique (la figure du Christ). Il condense toute l'histoire d'une humanité vouée à disparaître, révélant, selon Gilles Deleuze, « un monde d'une violence très spéciale (à certains égards, c'est le mal radical) ; mais il a le mérite de faire surgir une image originaire du temps avec le début, la fin et la pente, toute la cruauté de Chronos ». (Cinéma 1. L'Image-mouvement).
La thématique du lieu clos trouvera une nouvelle itération dans L’Ange exterminateur (1962) où, a contrario du donjon sadien permettant l’assouvissement des désirs criminels, les bourgeois sont incapables de quitter le salon d’une grande demeure sise rue de la Providence. Une « impossibilité inexplicable de satisfaire un désir simple. » selon Buñuel lui-même (Mon dernier soupir). À mesure que les jours passent, les masques civilisés tombent et laissent apparaître les faces hideuses des notables déformés par l’égoïsme et la peur. Un piège temporel, en somme ; qui, sous l’apparence moqueuse du conte noir, met à nu les passions destructrices des « grands » de ce monde.
Illustration : Leonora Carrington, Le Repas de Lord Candlestick, 1938, huile sur toile, collection privée (détail)




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