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ENLUMINURES DU GRAND NORD

Pierre Pigot


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Le Portugal avait la malle de Pessoa, rembourrée et paradoxale comme un accordéon comprimé à l’extrême et qui ne cesserait jamais de s’étendre, encore et encore, un hétéronyme différent sur chaque soufflet, des poèmes, des nouvelles policières, des textes à l’intimité cryptique, qui surgissaient comme d’une source à la fois inquiète et limpide. L’Angleterre eut quant à elle, du côté d’Oxford et de ses flèches gothiques, la poussière méthodiquement soufflée sur les archives de Tolkien par la piété filiale, les chemises de papier de couleur universitaire, les lots de lettres enrubannées à la hâte, les cartons entassés par une vie de songes et de travail – et desquels il ne se passait pas une paire d’année sans que ne soient dévoilées de nouvelles ébauches de récits déjà trop fragmentaires, de poèmes souvent travaillés avec un acharnement vain, de travaux pour le college, tous patiemment réassemblés dans une vaste cathédrale de la fantasy dont, pourtant, la déception originaire du Silmarillion avait prouvé le caractère d’irrémédiable inachèvement, et surtout, d’aveuglement encyclopédique. Editer, tome après tome, les innombrables sentiers de la fiction en Terre du Milieu, dont presque aucun ne débouchait sur une solution stable, ne s’acharnait qu’à prouver une chose – que le miracle du Hobbit ne pouvait avoir lieu qu’une seule et unique fois, et que le westwerk imposant du Seigneur des Anneaux, avec son architecture équilibrée qui n’avait été possible que par un choix radical (de toute cette immense mythologie factice, ne conserver qu’un seul épisode épique, revenant à décrire la galaxie d’Andromède en se concentrant sur un petit éclat de bordure extérieure un peu plus violet que les autres), ne pouvait tolérer d’être bousculé par de quelconques suites ou antécédents. Pourtant, de cette redondance massive, il arrivait à la main de l’éditeur d’extraire des merveilles qui n’avaient rien à voir avec l’autorité elfique : ce que le professeur Tolkien, lorsqu’il n’était pas accaparé par son travail au college, prenait le temps de réaliser pour distraire ses enfants – des contes, des lettres, des poèmes, des dessins. Et soudain, le portrait de l’auteur célèbre, comme aussi âgé sur ses photographies que de toute éternité, se parait d’une vie plus authentique – peut-être la vraie magie de feux d’artifices qu’il avait prêtée à son Gandalf.

 

La première lettre du Père Noël date de 1920, sur l’enveloppe l’adresse des Tolkien est tracée d’une écriture toute tremblante, comme en quête de l’illisible, à mi-chemin de la guirlande effrangée de confettis, et de la rune elfique avec ses courbes élégantes – une belle ruse pour dissimuler l’identité de celui qui se cachait avec malice derrière ces forgeries, et dont l’écriture professorale devait par ailleurs traîner partout dans la maison. Une douzaine de lignes, évoquant la neige qui tombe dru au Pôle Nord, signées « Yr Loving Fr. Chr. » (« ton Père Noël qui t’aime »), à destination de John Tolkien, alors âgé de trois ans, et accompagnées d’une belle esquisse compartimentée à la gouache : en haut, un profil en manteau rouge qui avance sur fond de ciel nocturne enneigé ; en bas, comme une prédelle de retable (un format que Tolkien semblait affectionner), une maison blanche en forme d’igloo, ses tourelles blanches sur fond de ciel noir parmi les sapins, avec un escalier bordé de lanternes rouges. Une image parfaite de la sérénité féérique, du silence recueilli, de l’attente émerveillée, esquissée d’une touche naïve qui n’a de comptes à rendre qu’aux yeux d’un petit garçon. La dernière est reçue en 1943, elle est destinée à Priscilla Tokien, la plus jeune de ce qui était devenu entretemps une fratrie de quatre, alors âgée de quatorze ans, soit largement plus qu’il n’en faut pour ne plus être crédule face à la magie des missives polaires ; son fameux correspondant évoque une année « sinistre », et termine sa lettre en précisant : « Il n’y a pas eu de dégâts dans mon pays ; et quoique mes réserves aient bien diminué j’espère bientôt arranger ça. » Si Oxford connaissait le couvre-feu et les bombardements du blitz, pouquoi, pouvait penser une jeune fille anglaise au creux le plus noir d’une guerre atroce, le pays merveilleux du Père Noël aurait eu le droit extra-territorial d’y échapper ? C’était aussi une manière de rassurer : les livres demandés arriveraient bien à l’adresse indiquée, ce 20 Northmoor Road, Oxford, England, appelé à devenir célèbre et affublé d’une de ces blue plaques par lesquelles l’Angleterre célèbre ses écrivains et ses artistes. Pendant ces vingt-trois ans de correspondance, le Pôle Nord avait connu bien des péripéties, des gaffes, des aventures, des batailles, où intervenaient l’Ours Polaire et son cousin l’Ours du Pôle Nord, mais aussi les lutins, l’Homme de la Lune, les gobelins maléfiques, et d’autres créatures, petit théâtre dressé à l’huile ou à l’aquarelle sur des cartons qui pouvaient ensuite restés dressés le temps des fêtes sur le bord d’une petite table de nuit enfantine, ex voto dont le mythe païen était sans cesse adouci par une minutie se réjouissant du moindre détail aidant le rêve à se prolonger encore un peu.

 

Chaque année, c’était le même rituel secret : la brève aventure à inventer dans sa tête, si possible faisant suite à celle évoquée l’année précédente ; la calligraphie soignée de la lettre, de l’enveloppe, jusqu’au timbre du Pôle Nord parfaitement imité avec son tampon d’affranchissement ; et le cadeau du Père Noël, double à peine fantasmé du père Tolkien, sur sa feuille de papier bien soignée, s’attardait clandestinement pendant les dernières semaines de l’année chrétienne, se dissimulant, suivant les années, parmi les fiches des mots waggle à warlock qu’il préparait pour la toute première édition du Oxford English Dictionary, ou parmi les notes exhaustives pour les conférences sur le Beowulf et son univers de halles au toit d’or, de chants et de banquets, de guerriers et de défis appelés à infuser l’évocation du Rohan néo-viking de son futur magnum opus, ou même parmi les cours d’anglo-saxon qui étaient son quotidien au college. Mais si les lettres du Père Noël ignoraient avec conviction cet environnement savant et lettré, elles ne pouvaient guère s’absenter totalement d’un monde moderne qui refusait de tourner aussi rond, et qui ne faisait aucun effort pour le dissimuler à des enfants perspicaces. Les lettres des années 1930 ne font pas mystère de la crise économique qui ravage l’Europe, ce ne sont que de brèves allusions (« souvenez-vous qu’à Noël, cette année, il y a beaucoup de gens pauvres et affamés dans le monde »), mais suffisantes pour que, dans le cocon chaleureux de la célébration de la naissance du Christ anté par la trajectoire joyeuse du traîneau aux jouets, il faille que le Père Noël rappelle combien c’est une chance d’avoir un toit au-dessus de soi, et de recevoir les jouets que l’on a souhaités (même s’ils ne sont pas toujours aussi coûteux que ceux que l’on a nommément réclamés). Dans la décennie 1940, alors que Priscilla Tolkien est quasiment la dernière à laquelle ces missives s’adressent, chaque millésime comporte son bref moment où l’actualité jette son ombre portée sur le papier blanc hérissé de ses caractères tremblants. Noël 1939 : « Je suis très occupé et les affaires sont très difficiles cette année à cause de cette guerre horrible. Bon nombre de mes messagers ne sont jamais revenus. » Fascinant grand écart entre dear Father Christmas présenté comme un honnête commerçant que les événements empêchent de faire les bonnes et justes affaires habituelles, et ces messagers disparus qui semblent faire échos à la fois aux morts énumérés dans les journaux, et tous les futurs morts qui survivront à peine sous la forme d’un nom, devenus cendres dans le ciel de l’Europe de l’Est.

 

En 1940, c’est l’Ours Polaire, abonné aux a parte comiques en marge et en majuscules, avec ses orthographes et syntaxes plaisamment défectueuses, qui écrit : « passons des mauments très DIFFICILLES cette année mais je fèsons de mon notre mieux ». C’est la même tempête de l’Histoire qui passe sur l’extrême septentrion renfermé dans son manteau glaciaire, et sur les parapets enflammés de la vieille Europe. Une lettre de la même année évoque les pingouins venus en villégiature chez le Père Noël – mais qui pourraient aussi bien, le correspondant le reconnaît, être reconnus comme des « évacués », tels ces enfants anglais que leurs familles avaient envoyés par milliers à la campagne pour échapper aux bombardements (c’était, vous en souvenez-vous ? l’argument de départ du premier Narnia de C.S. Lewis). L’année suivante (1941, année noire, année de désespoir), Father Christmas, le temps d’un paragraphe entier, se départit de sa jovialité parfois un brin forcée, et semble laisser la réalité contaminer sa délicieuse fiction en reconnaissant que l’une ne peut totalement occulter l’autre qui la nourrit. « Le nombre d’enfants qui restent en contact avec moi semble diminuer : je suppose que c’est à cause de cette horrible guerre, que les choses s’arrangeront j’imagine quand ce sera fini, et que je serai plus occupé que jamais. Mais de nos jours, le nombre de gens qui ont perdu leur maison est effroyable ; la moitié du monde paraît se trouver au mauvais endroit. » Affleure entre ces lignes une conviction profonde de Tolkien, qui ne trouvera que dans l’ordre royal retrouvé à la fin du Seigneur des Anneaux sa pleine expression : le désordre du monde est un déplacement qui reflète celui de l’ordre cosmique (le rta de l’Inde védique), et seule la croyance affirmée dans un rétablissement ultime de cet ordre, et des valeurs qu’il incarne, est en mesure de créer l’espace nécessaire à cette réparation de l’ordre brisé. Ce même paragraphe est d’ailleurs suivi d’un long récit épique (sans doute le récit le plus long de toute la collection des Lettres du Père Noël), qui voit Father Christmas et ses compagnons être assiégés par les gobelins, puis grâce à la vaillance de l’Ours Polaire d’habitude si maladroit, parvenir à défaire et détruire ces derniers. Déguisement optimiste d’une réalité quotidienne faite de décombres, de morts, de survols d’avions ennemis, et qui trouverait à ce seul lieu fantasmagorique la résolution si ardemment espérée et attendue ? En 1942, le correspondant magique évoque « tout le gâchis et la destruction qui me rendent plutôt triste, et angoissé aussi », laissant brièvement la bride à sa bile noire à peine euphémisée. Il poursuit : « Les livraisons sont elles aussi plus difficiles que jamais cette année avec les maisons endommagées, les gens sans protection et tous les événements effrayants qui se déroulent dans vos pays. Bien sûr, mon pays est toujours aussi joyeux et paisible que d’habitude. »

 

Cette dernière phrase sonne comme la prudente correction apportée in extremis à un élan de réalisme déplacé dans une lettre à une petite fille. Mais pendant ce temps, au crayon de couleur, à l’aquarelle, à la gouache, à la plume, les dessins parviennent à retenir tout le charme essentiel de leur narration au premier degré : images d’une vie calme, traditionnelle, où la joie n’est pas une étrangère, mais une compagne du quotidien entrelacée à la célébration de celui-ci. Ce n’est pas la guerre qui a interrompu la suite des Lettres, mais l’âge des enfants Tolkien, qui n’avaient plus celui d’accrocher un bas à leur manteau de cheminée. Le reflux de l’enfance a coïncidé avec celui d’une certaine désirabilité du monde – faisant soudain passer toutes ces jolies pochades pour les instants de désoeuvrement d’un pater familias qui ignorait encore devoir faire beaucoup mieux. Bien des lecteurs sont prêts à n’accorder à ces lettres qu’un coup d’œil amusé, et beaucoup plus n’oseraient avouer qu’ils ne leur vouent qu’un vague mépris, celui qu’on accorde aux rogatons d’archives exploités par des héritiers avides. Ces mauvais lecteurs passeraient pourtant à côté d’une clé essentielle à la compréhension de Tolkien, un secret si évident, qu’il a suffi à quelques clichés néo-médiévaux et à quelques conserves de jelly numérique hollywoodienne pour la faire oublier : que la simplicité du trait de l’image est exactement équivalente à la simplicité du trait du mot chez Tolkien ; que c’est cette glorieuse absence d’art qu’il a savamment travaillée dans le Seigneur des Anneaux pendant de longues années (et non les multiplications puériles d’arcs narratifs) ; et que c’est à travers cette lunette astronomique un peu biscornue, couverte de taches par des doigts gras d’enfant, que seule peut apparaître la véritable perspective de ce qui ne fut en réalité qu’une seule et unique épopée – celle de l’ailleurs.

 

Où Tolkien avait-il appris à dessiner ? D’abord avec sa mère, cette « martyre » qui avait dû retourner avec lui en Angleterre pour leur santé, puis affronter la mort prématurée de son mari en Afrique du Sud (un rhumatisme infectieux – J.R.R. avait quatre ans), le retour impécunieux dans la famille du Warwickshire (et toute la future Comté naîtrait de ce paysage de l’enfance émerveillée), puis l’hostilité de celle-ci lors de sa conversion au catholicisme ; une solitaire par nécessité, qui s’accrochait aux rudiments de toute éducation anglaise comme à l’une de ces étoiles fixes dans le ciel, veillant sur les voyageurs égarés. Dans les dessins aux crayons de couleur, ébauches naïves, décalcomanies de rochers léonardesques et de bestiaires surgis des livres de nursery, régnerait toujours un plaisir pur de l’esquisse, de cette imagination fertile et galopante, prête à se contenter de peu pour fixer le profil de sa chevauchée, toujours consciente d’une certaine insuffisance de l’image par rapport à la magie féconde et inépuisable des mots. Quant au godet de l’aquarelle, dans laquelle le pinceau venait délicatement chercher un délié aérien et enchanteur, il serait ce puits secret au fond duquel viendrait se cacher un certain état de grâce de la pensée féérique : des gris subtils, où toute montagne était prête à s’envoler plus vite qu’un dragon ; des mauves songeurs, où se lirait le désir de toute ombre prolongée ; des bleus profonds, évocateurs de l’infinité marine et de la fascination hypnotique. Des couleurs froides, sur lesquelles soudain venait retentir l’éclat d’un rouge vermeil, d’un jaune ragaillardissant, d’un vert pétulant, vivacité chromatique presque scandinave dans son goût de la miniature, du confort (quelle décoration de maison du Père Noël a jamais été plus incitante à un séjour prolongé ?), et même, lorsque se levait une aurore boréale accidentelle (quel maladroit, cet Ours Polaire !), toute la roue de paon cosmique où du rouge au vert tout le jaune se chante, tandis que le magicien du Nord levait les bras dans un geste de célébration que seul l’artiste, dissimulé derrière le gentil correspondant, pouvait s’autoriser. C’était aussi, et surtout, un geste d’invocation : derrière l’aurore flamboyante, c’étaient tous les rêves de terres inconnues, de cités glorieuses, d’empires engloutis, qui faisaient passer leur ombre fugitive dans le spectre irisé de l’arc-en-ciel au-dessus de la falaise de glace. Le tout premier dessin réalisé par Tolkien fut, si on en croit ses biographes, le profil d’une ville imaginaire. Et peu avant la Grande Guerre, le jeune homme qui, sur une photographie officielle, mince silhouette noire, affiche une mine grave avec son visage allongé émergeant de son faux col, avait déjà rédigé la première ébauche de ce cycle mythique qui ne le quitterait plus, comme une tunique trempée dans le sang d’un centaure destinée à lui coller à la peau jusqu’au jour fatal où ses jours se seraient consummés.

 

En juin 1916, Tolkien (âgé de vingt-quatre ans, marié, bientôt père), incorporé comme officier dans le 11ème bataillon des Fusilliers du Lancashire, attendait à Etapes-sur-Mer de connaître sa prochaine étape. S’ennuyant ferme, il avait composé un poème, The Lonely Isle, inspiré de sa traversée de la Manche et son débarquement à Calais, cette ville dont les Anglais avaient toujours reproché le vol aux Français, ces mêmes Français qu’ils venaient maintenant secourir face à l’agression allemande. Traverser la Manche, pour un Anglais de la campagne, a toujours été une épreuve métaphysique ; et à la fin du Seigneur des Anneaux, il y aurait cette traversée d’un océan en apparence sans fin, sinon un indéfinissable et infini voile de lumière divine, qui resterait longtemps mystérieuse. Transféré au camp de Rubempré, il s’y retrouva chargé de superviser des soldats venus des classes populaires, et notamment de censurer leurs lettres (pour les siennes, Tolkien avait élaboré un code de petits points à destination de sa femme Edith). Tâche qu’il trouvait difficile, notant qu’il est loin d’être donné à tous d’être en mesure de s’occuper de son prochain, quel que soit le rang social qui nous en sépare. Puis ce fut la bataille de la Somme : les gaz allemands, le cri perçant des obus, la boue, la vermine, la mort de ses camarades d’enfance ou d’études les plus chers. Plus tard, ses enfants auraient la surprise de découvrir une rare relique de cet épisode tragique : une carte des tranchées, dessinée de sa propre main – comme une survivance, au milieu des pires fléaux de cette terre, du désir de la main de tenir à la fois un crayon et l’ordre du monde. Schwaben Redoubt, Leipzig Salient, Regina Trench : ces drapeaux sur des cartes d’état-major allié, ces noms à la poétique douteuse, furent le chemin de croix de Tolkien, comme il le fut aussi pour des milliers et des milliers d’hommes jeunes, dont la plupart ne revinrent jamais. Dévoré par les poux, Tolkien contracta la fièvre des tranchées, et fut renvoyé le 8 novembre 1916 en Angleterre, où sa convalescence occuperait de longs mois de souffrance, tandis que dans un petit carnet, il commençait à rédiger les premières lignes de la Chute de Gondolin. Quelques semaines plus tard, son régiment était presque intégralement décimé par l’ennemi.

 

La guerre chez Tolkien : une miniature néo-médiévale au trait simplifié, arrondi, étranger à toute trace de sang ? une mêlée figée dans une brume mélancolique, comme dans les aquarelles désormais presque trop célèbres de Alan Lee ? un assemblage de litotes élégantes, où sous le vernis savamment recréé du récit de table ronde et de viking, le lecteur est chargé d’imaginer lui-même les cadavres décapités, les membres arrachés, les deuils sans fin qu’aucune victoire sur un ennemi désincarné ne saurait faire si vite oublier ? Un peu de tout cela, bien sûr – mais aussi une revenante, une douce présence spectrale et insue, capable de rédimer aussi bien l’empilement vain des brouillons inutiles que les rogatons d’archives ; et surtout, quelque chose qui, au-delà du genre fantasy, n’est jamais à prendre à la légère. C’est la pudeur naturelle, toujours trop sous-estimée, de celui a vu, qui a eu la chance de revenir de l’enfer que chaque époque prépare pour ses enfants, et qui lorsqu’il rédigeait des lettres de Père Noël pour les siens, estimait qu’aucun geste de gentillesse n’était superflu, que la consolation des siens, lorsqu’une tempête passait au-dessus du cottage des vacances, lorsqu’il fallait consoler le petit dernier de la perte de son chien miniature en étain,  lorsqu’il fallait expliquer l’arrivée surprise des cadeaux dans les chaussettes familiales, déployait les mêmes trésors d’invention que lorsqu’il devait s’adresser à ses étudiants. Pour Tolkien, les mondes de Beowulf et du Hobbit n’étaient pas des étrangers : ils voisinaient sur les mêmes étagères de l’imagination libre et généreuse. Les lettres, certes, ont jauni – mais leur pouvoir secret, mélodie circulant à bas bruit, murmures, soupirs et sourires, demeure bel et bien.

 

2025

 


Illustration : J.R.R. Tolkien, Le Père Noël, l’Ours Polaire et l’Ours du

Pôle Nord explorent la caverne des gobelins,

aquarelle sur papier, 1932

(The Bodleian Library, Oxford) (détail)

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