UN POÈME : « LE TEMPS N’APPORTE AUCUN RÉCONFORT » / Edna St Vincent Millay
- 3 mars
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Il y a une quinzaine d’années, c’est par un pur hasard que j’ai lu pour la première fois les poèmes de jeunesse d’Edna St Vincent Millay (1892-1950) : dans un catalogue de livres en anglais libres de droits d’auteur et donc proposés presque à vil prix, ce nom long et lumineux comme une guirlande baroque avait attisé ma curiosité. Sur la couverture, la photographie floue d’une jeune femme au regard sombre et concentré, capturée parmi les rameaux en fleurs d’un printemps de Nouvelle Angleterre. J’avais alors englouti ces longs monologues pathétiques et ces sonnets néo-shakespeariens, n’en conservant cependant dans l’oreille qu’une lointaine sonorité argentée. Première femme à recevoir le prix Pulitzer de poésie, Edna St Vincent Millay aurait pourtant mérité de ma part une attention à la hauteur de son talent, à l’opposé de ce que fut sa carrière littéraire : issue d’une famille monoparentale dénuée de moyens mais riche de livres, un début éclatant dans le paysage alors morose et étriqué de la poésie américaine, la plongée à New York dans le bouillon de culture, littéraire, politique et sexuel, depuis devenu mythique, de Greenwich Village, puis une progressive désaffection sous les coups de boutoir de la modernité de Pound ou de William Carlos Williams, et enfin un oubli dédaigneux (en attendant le téléscope omnivore des études féministes) auquel ont pourtant toujours survécu ses premiers recueils, portés par leur vibration innocente, leur simplicité humaine. Suite à une nouvelle lecture, il sera prochainement à nouveau question d’Edna St Vincent Millay dans les colonnes électroniques de la Revue du Feu ; en attendant, nous vous proposons l’un de ces poèmes où, comme le plus souvent chez elle, l’apparente banalité des mots choisis est ce dans quoi se drape un sentiment poignant de la fragilité de toutes choses. – P.P.
Le temps n’apporte aucun réconfort
Le Temps n’apporte aucun réconfort ; tous vous avez menti
Qui m’avez dit que le temps soulagerait ma souffrance !
Il me manque dans les larmes que la pluie verse ;
Je le veux à l’instant où la marée se retire ;
Les neiges anciennes fondent sur chaque pan de montagne,
Et les feuilles de l’an passé ne sont que fumée dans chaque allée ;
Mais l’amer amour de l’an passé doit demeurer
Amassé sur mon cœur, et mes pensées anciennes lui obéir !
En centaines se comptent les lieux où j’ai peur
D’aller, – tant ils débordent de sa mémoire.
Et pénétrant soulagée dans quelque lieu tranquille
Que jamais son pas ne franchit ni où ne resplendit son visage
Je dis, « Il n’y a aucun souvenir de lui ici ! »
Et reste ainsi frappée, me resouvenant de lui.

Illustration : Andrew Wyeth, April Wind, 1952, détrempe sur bois, collection privée (détail)




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