MĀRAMA DANS LE CHÂTEAU DE BARBE-BLEUE
- 21 avr.
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Elodie Denis

22 avril 2026. Telle une présence spectrale qui s’impose sans prévenir, Mārama surgit dans les salles françaises. L’œuvre néo-zélandaise soutenue par Grindhouse Paradise Pictures est un premier long métrage qui puise à une matière intime – l’histoire de l’arrière-grand-mère māorie du réalisateur Taratoa Stappard – pour explorer avec force le sort de ce peuple autochtone dans la colonisation britannique. Il en résulte un conte troublant, entre gothique domestique et psychologique, quête identitaire et récit d'émancipation féministe et racial. De l'horreur décoloniale et intersectionnelle, en somme, qui avance à pas feutrés dans les landes hostiles du Yorkshire du Nord, en 1859. Au fil des couloirs, des pièces interdites et des recoins hantés d’un manoir isolé affleurent des échos multiples : le bruissement des robes corsetées des héroïnes de Charlotte Perkins Gilman et de Jane Campion, autant que les cris étouffés des victimes de Barbe-Bleue.
« C'est très rare que des personnes ordinaires comme John et moi-même louent pour l'été une demeure ancestrale. Une demeure qui rappelle les maisons coloniales, un domaine héréditaire ; j'irais jusqu'à dire une maison pleine de fantômes, capable de vous soulever au pinacle de la béatitude romantique. Mais voilà qui serait trop exiger du destin ! »
--- Charlotte Perkins Gilman, La Séquestrée (The Yellow Wallpaper, traduit par Diane de Margerie pour les éditions Phébus)
L’incipit de la fameuse nouvelle fantastique écrite par Gilman en 1891 revient nous hanter dès les premières images du film de Taratoa Stappard, un film inspiré de l’histoire de son arrière-grand-mère Rangiri née à la même époque (1880). On y suit une jeune femme brune en tenue victorienne alors que son fiacre l’abandonne au bas d’une lande escarpée digne des Hurlevent. Méprisant, le cocher la somme de finir la route à pied, avec un dédain intrigant. Ce dernier trouve sa pleine explication quelques minutes plus tard lorsque la nouvelle venue fait connaissance avec le maître du domaine, Nathaniel Cole (Toby Stephens). Le ravissement excessif qu’il exprime presque immédiatement pour les origines māories de Mary (Ariāna Osborne) entre alors en résonance avec l’analyse formulée par Frantz Fanon dans Peau noire masques blancs : le racisme ne se limite pas au rejet déshumanisant (du cocher). Il inclut aussi une fascination pour le corps racisé, qui enferme les personnes dans une exotisation et des stéréotypes. « C’est très rare que des personnes comme vous puissent trouver du travail » prévient le Britannique lorsqu’elle hésite à accepter son offre d’emploi. Le piège se referme alors sur la visiteuse : elle n’a d’autre choix que de devenir la gouvernante de la fillette de la maison, malgré d’autres projets (élucider la question de ses origines). Comme chez Charlotte Perkins Gilman, le récit mobilise une situation de care forcé pour nous dire quelque chose de la condition de son héroïne. La jeune nourrice du film renouvelle ainsi le personnage de jeune mère que nous avait offert la nouvelliste américaine avec, dans les deux cas un double captif. À « la séquestrée » hallucinée au gré des motifs du papier peint succèdent des visions exsudées par les miroirs ouvragés du manoir, dans une ambiance filmique digne des grands classiques de l’horreur gothique comme Les Innocents de Jack Clayton.
« Le cabinet de Barbe-Bleue, c’est l’endroit où nous cachons ce que nous jugeons susceptible d’empêcher les autres de nous aimer »
--- Thomas O. St-Pierre, Le cabinet de Barbe-Bleue (éditions Léméac)
Si nous devions opérer des comparaisons cinématographiques plus récentes, nous dirions que Mārama pourra rappeler les longs métrages de l’Australienne Jennifer Kent, un peu comme s’il avait osé croiser son Babadook et son Nightinghale. De manière significative, le film de Stappard s'inscrit dans une lignée de récits faisant de l'espace domestique un dispositif d'enfermement et de révélation. À ce titre, on pourra aussi le rapprocher de La Leçon de piano de Jane Campion – librement adapté du roman The Story of a River in New Zealand de Jane Mander –, notamment pour son motif de l'isolement et du corps contraint/muétisé ou son travail sur la lumière et les espaces... Le film de Stappard fait également écho au conte de Barbe-Bleue, déjà présent en filigrane chez Campion (à travers la pièce jouée par les enfants de l’école) : chambre interdite, violences faites aux femmes… Nous n’en dirons pas plus, afin de ne pas dévoiler l’intrigue, mais l’analyse de Frantz Fanon entre bien en résonance avec le travail de l’essayiste Thomas O. St-Pierre s’inspirant du célèbre conte pour cerner la part d’ombre et de haine de soi propre à chacun. Si le cabinet de Barbe-Bleue peut métaphoriser le lieu secret, enfoui au plus profond de nous-mêmes, où nous cachons ce qui nous fait honte et nous empêche de nous aimer, alors les Māoris souffrent d’avoir été, dans leur âme et leur corps, colonisés par l’ogre blanc, et tout l’enjeu sera de reconquérir et purifier cet espace mental. Mārama révèle peu à peu sa nature profonde, du côté de la métaphore poignante, tant l’œuvre s’efforce d’allégoriser cette réappropriation, portée par une musique qui mélange à merveille néoclassique, textures industrielles et sonorités māories (bravo au duo Karl Sölve Steven et Rob Thorne). Ce faisant, le film opère un véritable « retour du refoulé », ou plutôt du dominé ; le fantastique horrifique venant rendre visibles des structures d'aliénation historiques et coloniales, inscrites dans l'espace intime lui-même. Par bonheur, les acteurs honorent l’ambition du projet en incarnant leur rôle avec force – une force incandescente pour Ariāna Osborne, haïssable pour Erroll Shand ou Toby Stephens… Et tout concourt à faire de Mārama une très belle découverte, d'autant plus précieuse dans un paysage cinématographique encore peu tourné vers l’histoire de la Nouvelle-Zélande et la culture māorie.
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Illustration : Edgar Degas, Portrait de Thérèse et Edmondo Morbilli, vers 1865, huile sur toile, Museum of Fine Arts, Boston (détail)




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